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Le ciment avant les jardins

Jean-Valère NGOUBANGOYI, Zéphirin SAH, 27 décembre 2004

Vendues à prix d’or pour construire des maisons, les parcelles maraîchères de Brazzaville au Congo disparaissent rapidement, réduisant les agriculteurs au chômage et contraignant les consommateurs à acheter les légumes kinois.

« Nous travaillons sur ce terrain depuis quelques années. Un monsieur de haut rang l’a acheté et nous a déjà donné un préavis pour quitter les lieux. Dès qu’il viendra, nous serons au chômage », se désole Marie-Claire, maraîchère sur le site appelé « 100 fils », à Mpila, un quartier au nord de Brazzaville. La plupart des autres maraîchers du quartier ont déjà été chassés de leurs parcelles, parfois manu militari.

Ces derniers temps, les propriétaires fonciers sont passés à l’offensive et délogent les jardiniers des terres qu’ils leur louaient. Ils les revendent à des riches qui y lotissent des maisons. « Une parcelle de 20 m2 louée 20 000 Fcfa (50 dollars) par an par un maraîcher, je la revends entre 5 et 10 millions de Fcfa (12 000 et 24 000 dollars), souligne un propriétaire qui préfère rester anonyme. Les parcelles sont devenues de l’or. Car beaucoup d’hommes politiques qui n’osaient jamais bâtir des maisons ou qui avaient tout perdu pendant les troubles sociopolitiques en profitent maintenant. » En outre, la capitale congolaise s’étend rapidement. La population est passée de 800 000 habitants en 1994 à 1 million en 2004. Les maisons poussent comme des champignons.

Patrimoine de l’État ou des privés ?

Sur de nombreux terrains, la confusion est totale. « Tous les espaces que les soit-disant propriétaires fonciers bradent aujourd’hui, prétextant qu’ils appartenaient à leurs ancêtres, étaient, sous les Constitutions antérieures, patrimoine de l’État, explique, mécontent, un technicien de la Direction de la gestion foncière urbaine, à la Mairie centrale de Brazzaville. La Conférence en 1991 aurait adopté une loi réhabilitant les propriétaires fonciers. Mais cela ne pouvait pas avoir d’effets rétroactifs. Tout ce désordre se fait au vu et au su des autorités du Congo. » Guy Banakissa a eu maintes altercations avec le ministère de l’Environnement à cause du domaine de la Patte d’Oie, situé juste à côté de l’aéroport de Brazzaville. Les pouvoirs publics, qui y ont planté des eucalyptus il y a près de 20 ans, le revendiquent, mais des maisons y poussent. « J’ai gagné des procès à la Cour d’appel de Brazzaville me donnant le statut de propriétaire foncier », affirme-t-il.

D’autres espaces de la ceinture maraîchère de Brazzaville disparaissent. C’est le cas des sites situés derrière l’usine Kronenbourg à Talangaï, au nord de la capitale, ou près du Rectorat de l’Université Marien Ngouabi. La pression foncière est aussi visible autour d’Agricongo, un centre de recherche et d’appui aux initiatives agricoles au Congo, installé à 17 kilomètres au sud de Brazzaville, qui a été à l’origine de nombreuses activités maraîchères. « Agricongo a hérité du site laissé par les Chinois quand ils avaient fait la ferme d’État de Kombé dans les années ’70. Le domaine était très vaste pour y mener des expériences agricoles. Aujourd’hui, il ne nous reste qu’un petit espace que nous avons d’ailleurs clôturé. Les propriétaires fonciers ont vendu des espaces entiers autour du centre », explique Jules Ndoulou, vulgarisateur et formateur à Agricongo.

Une bonne affaire pour Kinshasa

Au courant de 2003, le groupement des maraîchers de « 100 fils » est allé en vain rencontrer les autorités du ministère de l’Agriculture. Elles voudraient déplacer ces agriculteurs au chômage à Djiri, à une centaine de kilomètres au nord de Brazzaville, sur la RN2. Mais ces derniers boudent l’offre. « Là-bas, il se pose un problème crucial d’eau qui est non seulement rare mais chère. Il y a aussi la distance, vu le poids de l’âge des mamans et des papas. Ce sera très difficile pour eux d’y aller. L’avantage des sites situés à Brazzaville, c’est que les agriculteurs sont proches des quartiers où ils habitent », fait remarquer Sylvain, membre du groupement des maraîchers de « 100 fils ».

La diminution des surfaces maraîchères a déjà des conséquences sensibles. Certains légumes se font rares. C’est le cas de l’amarante, appelée couramment Bari, ou de la morelle (ndunda bololo, en langue locale). Ces légumes-feuilles largement consommés à Brazzaville coûtent aujourd’hui deux à trois fois plus cher qu’avant, quand on en trouve. Flairant la bonne affaire, les exploitants de la ceinture maraîchère de Kinshasa, le voisin de l’autre côté du fleuve Congo, et les commerçants, ont presque doublé leurs ventes sur les marchés de Brazzaville.
Face à cette situation, les autorités congolaises ont entamé depuis quelques mois des discussions avec les propriétaires pour tenter de mettre fin à l’anarchie. Espérons que « les mesures qui en sortiront ne vont léser personne. Ni l’État ni les fonciers », déclare le maire de Brazzaville, Hugues Ngouélondélé.


Agence Syfia Congo