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Vent de changement démocratique en Bolivie

Susan HARVIE, 27 février 2004

Quatre mois après la rébellion populaire survenue en octobre, le nouveau gouvernement de la Bolivie a jusqu’à maintenant échoué à proposer des solutions réalistes pour l’ensemble des problèmes sérieux que le pays affronte. Mais au Parlement, l’opposition officielle représentée par le leader autochtone, Evo Morales, impose une transformation des pratiques démocratiques boliviennes.

Lors des élections nationales en 2002, le mouvement populaire bolivien avait presque réussi à faire élire l’un des leurs au poste de président. Le leader autochtone et syndicaliste, Evo Morales, qui prône une plate-forme économique ouvertement antinéolibérale, a perdu l’élection par seulement 1,5 % des voix. Son parti, le Mouvement pour le socialisme (MAS), a remporté 20 % des sièges. En octobre 2003, le même mouvement populaire s’est élevé contre l’accroissement de la pauvreté causée par 20 ans de politiques néolibérales et le refus du président de négocier avec leurs représentants élus démocratiquement.

C’est à ce moment que le mouvement a pris la rue et forcé la démission du président Gonzalo Sanchez de Lozado, parti se réfugier à Miami. Au cours de sa présidence, qui aura duré 14 mois, la répression aura coûté la vie à 173 Boliviens alors que plus de 400 d’entre eux sont toujours portés disparus. À cela s’ajoute un taux de chômage officiel de près de 20 %. À El Alto, l’épicentre de la rébellion populaire, il s’élèverait même à 75 %.

Le mouvement populaire, dans un esprit de respect des institutions démocratiques, a alors accepté que Carlos de Mesa, le vice-président, devienne le nouveau président, tel que le prévoit la Constitution bolivienne. Mais quatre mois plus tard, le nouveau gouvernement n’a toujours pas réussi à proposer de solutions concrètes aux problèmes du pays. Par exemple, le référendum populaire sur la propriété, la vente et l’industrialisation du gaz naturel, promis initialement pour mars 2004, a été reporté à une date ultérieure. Et toujours rien n’est envisagé relativement à la corruption au sein du gouvernement, à la réforme de la réglementation pétrolière, à la redistribution des terres aux paysans et aux peuples autochtones, à la crise économique, à la politique d’éradication de la culture du coca, à la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) et à l’accroissement des taux de chômage, de pauvreté et d’analphabétisme.

Des alternatives concrètes

Face à cette situation, le mouvement populaire bolivien n’entend pas demeurer passif. Quelques-uns des leaders appellent à la grève générale pour dénoncer l’inaction du gouvernement. Mais plusieurs des membres et sympathisants en sont venus à la conclusion que la seule stratégie de confrontation ne fonctionne plus, qu’il faut plutôt la combiner à une stratégie de négociation sur la base de propositions constructives précises en faveur du changement. Le tout combiné à de larges manifestations populaires.

Afin de consolider sa stratégie, le MAS a tranquillement transformé les pratiques démocratiques boliviennes, particulièrement dans les campagnes, s’inspirant du modèle développé par le syndicat paysan dont Evo Morales est le secrétaire général.

La plupart des candidats du MAS qui se sont présentés lors des élections municipales et nationale avaient d’abord été sélectionnés démocratiquement par leur communauté. Dans ce processus de « démocratie semi-directe », les candidats du MAS ne sont ni nommés ni même approuvés par la direction du parti. Ils sont d’abord élus lors des assemblées démocratiques de la communauté, puis sont redevables à cette assemblée une fois élus officiellement. L’élection formelle ne vient en quelque sorte que confirmer le vote populaire.
Lors des dernières élections municipales, en décembre 1999, soit moins de deux ans après la création du MAS, la méthode de « démocratie semi-directe » s’est graduellement implantée un peu partout à travers le pays. Ce qui a eu pour résultat, lors des élections de 2002, la participation de dizaines de milliers de Boliviens - auparavant marginalisés par le système traditionnel centralisé et contrôlé par les partis politiques - à un véritable processus démocratique. Ainsi, même si le MAS n’a pas remporté les élections, il a tout de même remporté une victoire importante qui a changé fondamentalement les pratiques démocratiques des Boliviens. La majorité des paysans autochtones a forcé les portes du Parlement et, pour la première fois, ils y sont chez eux. Le Parlement n’est plus réservé qu’aux seules élites politique et économique, dont les membres sont par ailleurs presque exclusivement de descendance espagnole. Les habits traditionnels ont finalement leur place aux côtés des costards et cravates. Enfin, la traduction simultanée est maintenant offerte dans les quatre principales langues autochtones.

Équité, union, participation

Ce modèle de « démocratie semi-directe », c’est aussi l’obligation pour les représentants élus du MAS de rendre compte régulièrement à leur base populaire. Et c’est ce qui permet au parti de mobiliser massivement sa base non seulement contre les politiques du gouvernement, mais également en faveur de propositions alternatives positives. Car de fait, plusieurs Boliviens sont de moins en moins enclin à simplement manifester leur mécontentement à l’égard du gouvernement : « Nous voulons nous battre pour des propositions positives, au lieu de lutter contre les politiques gouvernementales. » Comme un refrain, cette phrase revient sans cesse dans presque toutes les conversations.

La transformation des pratiques démocratiques est un projet en développement, qui fait son chemin particulièrement dans les villes où les communautés traditionnelles et les structures syndicales ne sont pas très fortes. Le tout pour en arriver, comme l’affirme l’une des résolutions adoptées lors du dernier congrès national du MAS, à « construire une Bolivie plus équitable, unifiée, inclusive et participative ».


Collaboration spéciale

L’auteure, consultante en développement international, revient d’un séjour en Bolivie.