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Les médias indiens minimisent le FSM

Éric MARTIN, 19 janvier 2004

Mumbai - À l’entrée du site du Forum social mondial, une marée de taxis trois-roues. Leurs conducteurs ne savent pas trop ce que peut bien être cette foire qui attire des dizaines de milliers d’étrangers. Et ce n’est certainement pas les journaux qui viendront éclairer le citoyen de Mumbai.

La plupart des médias en ont plus pour le cinéma indien et les stars de "Bollywood" que pour les conférences fastidieuses du FSM sur l’argriculture après Cancun ou les droits des minorités. La tension avec le Pakistan voisin déclasse le forum dans les grands titres. Tout au plus en parlera-t-on en rez-de-chaussée, avec une photo anecdotique à l’appui.

À la une du Economic Times, des policiers avachis qui rêvassent à l’ombre : "Cops indulged in a bit of luxury, and, shall we say, some day-dreaming too". Dans le Times, un traitement léger, des histoires de flirt entre délégués et des clins d’oeil humoristiques. Une petite entrevue avec Shireen Ebadi, prix nobel de la paix et militante iranienne. Quelques lignes sur cette chose mystérieuse qu’est la "mondialisation". Mais sans plus.

Bernard Cassen, journaliste, directeur général du Monde diplomatique et président d’Honneur d’Attac France, ne s’attendait même pas à ce que l’événement soit couvert par les journaux locaux : "Je suis même surpris qu’il existe une couverture. Après tout, ce Forum social mondial de Mumbai se fait dans l’indifférence des autorités et du gouvernement. Mais les médias en parlent, malgré tout.

Le gouvernement du président Vajpayee, le Bharatiya Janata Party (BJP), entretient des liens avec les mouvances ultranationalistes de droite et des extrémistes hindous. Tous sont plutôt hostiles à la tenue du forum qu’ils perçoivent comme une menace à l’unité indienne et à la tradition hindoue, notamment à travers la remise en question des castes sociales. Certains sites Internet intégristes ont même appelé à la perturbation du forum qui, jusqu’ici, s’est déroulé sans anicroche, sous bonne surveillance des policiers armés de longs bâtons de bois.

Cela explique en partie l’attitude des médias corporatifs, d’autant plus que certains d’entre eux, à l’instar de certains commerçants, perçoivent le discours anticommercial du forum comme une menace aux intérêts économiques dont ils dépendent : "Les journaux économiques le critiquent, et les autres le traitent de façon factuelle et folklorique, comme s’il s’agissait de n’importe quelle exposition. Il n’y a pas de traitement de fond, tout au plus une certaine curiosité. Mais il est aussi vrai qu’il est difficile de traiter autrement du forum pour en faire un portrait général, il s’y passe tellement de choses" affirme Bernard Cassen.

Le travail des journalistes est, en effet, plutôt complexe. Comment rendre compte d’un événement se veut éclaté, sans ligne directrice, où tout se passe à la fois ? Tout et..rien, faut-il ajouter, puisque les discussions et les conférences ne réinventent pas la roue. Le discours est toujours axé sur un constat des échecs et des écueils de la mondialisation néo-libérale, sans déboucher sur une déclaration finale assez claire et concise pour qu’elle correspondent au format et au pragmatisme de la nouvelle d’actualité, sans donner les actions concrètes, simples et immédiats que recherchent les caméras.

Les retombées du forum sont trop lointaines pour faire le jeu de la presse quotidienne et de son traitement éphémère. Puisque le forum est un espace de discussion plutôt qu’un lieu de décision, il n’a pas le caractère formel et les impacts quantifiables qu’attendent les journalistes et... certaines factions de la gauche qui voudraient voir le forum devenir le lieu de coordination de la mobilisation internationale et de la résistance mondiale au capitalisme. C’est le cas des participants du forum parallèle Mumbai Resistance 2004, au slogan plutôt évocateur "Smash Capitalism !".

Les médias n’ont guère l’habitude de couvrir avec empressement les rassemblements pacifiques du mouvement altermondialiste, et le FSM de Mumbai ne fait pas exception, la couverture des médias indiens étant bien en deçà de l’importance de l’événement pour le pays. Le contexte politique et économique de l’Inde, l’élargissement des réseaux de coopération à l’Asie, l’existence d’un sommet parallèle sont autant de sujets capitaux que le traitement en surface des médias locaux ne fait qu’effleurer.

Le conducteur de rickshaw continue de faire la navette, du matin au soir, sans entendre parler de "l’autre monde possible" qui grouille à deux pas de chez lui. Tant que le compteur tourne et que les roupies pleuvent...


Eric Martin est correspondant du Carrefour universitaire de la presse francophone (CIPUF) et accompagne la délégation du Centre canadien d’étude et de coopération internationale (CECI) au Forum Social Mondial de Mumbaï, en Inde.