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FSM 2004 : Coup d’envoi

Frédéric DUBOIS, 16 janvier 2004

Ça y est, le pèlerinage aboutissant au plus grand rassemblement planétaire des altermondialistes montre toutes ses couleurs, visages multiples et musiques de toutes origines. Le quatrième Forum social mondial (FSM) a ouvert ses valves et les vagues de corps déambulants viennent littéralement noyer le site situé à une vingtaine de kilomètres du centre de la méga-cité Mumbai.

Précédé de peu par le lancement du Campement Intercontinental de la Jeunesse (CIJ), espace affilié au FSM qui a débuté vers 11h30 ce matin, le Forum s’est mis en branle avec force dès le début de l’après-midi. Contrairement aux éditions antérieures, la version indienne n’a pas tenu de marche d’ouverture dans les rues de Mumbai. Il faut dire que logistiquement, une marche de plusieurs milliers de délégués dans une ville de 16 millions est autrement plus compliquée à coordonner qu’une marche dans les rues de la très provinciale capitale de l’État de Rio Grande do Sul, Porto Alegre.

Tout de même, une grande marche de dalits a eu lieu, visitant à la fois le CIJ et le FSM. La présence de représentants et délégués de ce qui est considéré ici en Inde comme la basse-caste, segment de la population souvent dépourvu de droits et de toute opportunité de progression sociale, est notable. Par moments disciplinés, par moments endiablés par les rythmes saccadés des tambours, les dalits font forte impression, regroupés ainsi, aux côtés des hordes d’étrangers, surtout asiatiques, venus entendre la plénière d’ouverture sur la place centrale du site du FSM. La foule bigarée comprend aussi bien des afro-états-uniens du puissant syndicat des travailleurs du fer (United Steelworkers of America), que des Hijras (eunuques d’Inde), des petits Français à moustache adhérents d’Attac, des vieilles dames transpirantes du Royaume-Uni dédiées à l’éradication de la dette des pays pauvres, des Tibétains à profusion, quelques Québécois parlant espagnol avec des latino-américains et tous les autres que je ne nommerai pas.

Si le programme n’est pas encore sorti des presses, les gens eux, n’attendent pas pour scander des slogans politiques. Réel entre-choc des cultures et surtout carrefour d’affirmation des identités, le pari du Forum social mondial est ouvert. L’enjeu ? Il reste à voir de quelle façon les participants sauront sortir de leur carapace identitaire, pour dialoguer authentiquement avec des gens de l’autre côté du globe. Si le réseautage effectif est pour s’opérer et que de nouvelles alliances entre ONG, citoyens ordinaires et groupes de base soient créées, il faudra délaisser son drapeau pour tendre la main. Et cela commence avec la sensibilisation de la population de Mumbai non initiée.

Les nombreux chants népalais, performances de tambours du Gujarat, danses pakistanaises et les slogans japonais contre la guerre ont néanmoins lancé le bal et l’ambiance au Forum Social Mondial est survoltée. Le bain de foule est agréable, tellement riche et à la fois très proche d’une force tranquille, d’un respect réel entre les peuples. Les Japonais, Tibétains, Népalais, Sud-Coréens, Pakistanais et, à plus forte raison, les Indiens, sont majoritaires. Les Africains, encore et toujours minoritaires absolus et les Caucasiens, en nombre appréciable. Les Latino-Américains sont représentés par un fort contingent brésilien. Les chiffres des organisateurs pointent vers un enregistrement de 33 000 personnes dans la seule journée d’hier et d’une estimation non-confirmée de 25 000 aujourd’hui. Avec 58 000 personnes ayant déjà foulé le sol du site du FSM, les organisateurs Indiens peuvent d’ores et déjà se féliciter, eux qui en attendaient un total de 75 000 pour l’ensemble de la semaine.

Au chapitre des discours, une conférence de presse à 16h, rassemblant les « usual suspects », grands noms de cet événement de la stature de Shirin Ebadi (Iran), Jeremy Corbyn (Grande-Bretagne) et Mustafa Barghouti (Palestine), a pu donner le coup d’envoi des principaux thèmes qui seront abordés durant le FSM. Ainsi, l’opposition à la guerre en Irak, le problème de la construction du mur séparant les communautés dans le conflit israélo-palestinien, la situation des femmes dans le monde, ainsi que les questions reliées à l’intolérance et la discrimination raciale, ont été mis sur le tapis.

Ces timides discours ont été répétés en grande partie durant l’ouverture officielle qui s’est quant à elle déroulée quelques heures plus tard sur la grande scène du FSM à 18h30. Arundathi Roy, écrivaine indienne qui ne cède pas sa place, a appelé au boycott massif des firmes multinationales, au soutien de la cause irakienne. Elle a d’ailleurs fait mention d’une liste noire de firmes multinationales à être publiée d’ici la fin du Forum. Une liste répertoriant les corporations qui ne respectent pas les droits de la personne, sont dommageables à l’environnement ou maltraitent leurs travailleurs.

Le petit frère du FSM, revêt quant à lui des allures quelque peu plus modestes, bien que le site fourmillait lui aussi d’une faune tout aussi éclatée. Dans l’alignement de la plénière d’ouverture du Campemant Intercontinental de la Jeunesse, Patrick Cadorette (Campement québécois de la jeunesse), Fernando Costa (Campement Intercontinental de la Jeunesse - Brésil), Céline Baud (Village Intergalactika), Chetna Desai (ONG Iindienne pour la jeunesse), Nitin More (All Indian Youth Federation), Priyanka Josson (Campement Intercontinental de la Jeunesse - Inde) et Mustafa Barghouti (Palestine) ont déversé des messages de solidarité entre les jeunes, venus célébrer une semaine de mode de vie alternatif, communautaire et engagé.

Les installations sont fonctionnelles, les stands de bouffe produisent sans cesse, les espaces de campement drapés de tapis de jute ont commencé à se remplir et les soirées s’annoncent chaudes et festives. Le CIJ est situé à environ quarante minutes du FSM, ce qui n’empêche pas les plus intrépides à visiter les deux sites durant la même journée. L’arrivée de jeunes est massif, il se compte à raison de 50 personnes à l’heure. Les prochains jours au CIJ seront marqués par de nombreux ateliers proposés par les organismes participants, et le point de mire sera le Réseau de Résistance Globale (RRG).

Le RRG est un réseau animé par une liste d’envoi de courriels et par des rencontres physiques lors de campements et autres rassemblements de la sorte. À chaque CIJ, le réseau est réactivé pour une nouvelle ronde de propositions d’alternatives, de témoignages sur des initiatives d’auto-gestion et autres bons filons subversifs. La créativité se fait également remarquer par la présence de murales gigantesques encadrant les extrémités du site.

Demain, ce sera au tour de Mumbai Resistance 2004, l’alternative au FSM, de lancer sa plateforme... plus radicale, plus campée. Critique rafraîchissante du FSM, mais aussi, un autre défi, celui de ne pas faire dans l’idéologie dogmatique. Chaque forum son défi.

Frédéric Dubois est reporter pour le Centre des médias alternatifs du Québec à Mumbai, Inde.


— - Ce reportage a été rendu possible grâce à l’appui financier de l’Agence Canadienne de Développement International (ACDI).