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Partir en Inde

Ludovic JONARD, 14 janvier 2004

Partir en Inde, c’est réaliser à son corps défendant, qu’un être humain sur six dans le monde est indien et que nous devons à ce continent une part essentielle de notre culture, à commencer par notre langue. Il existe peu de pays aujourd’hui qui exercent à ce point dans notre esprit, à distance, une influence à la fois assumée et refoulée.

J’ai une profonde souffrance (je dirais un remords, si je ne me sentais homme bien plus qu’européen) de l’abus monstrueux que l’Europe a fait de sa puissance, de ce ravage de l’univers, de la destruction et l’avilis-sement par elle de tant de richesses matérielles et morales, des plus grandes forces du monde, que son intérêt même eut été de défendre et d’accroître, en les unissant aux siennes. L’heure vient de réagir. Ce n’est pas seulement une question de justice, c’est une question de salut pour l’humanité. Sa pensée a besoin de la pensée d’Asie, comme celle-ci a profit à s’appuyer sur la pensée d’Europe. Ce sont les deux hémisphères du cerveau de l’humanité. si l’un est paralysé, le corps dégénère. Il faut tâcher de rétablir leur union et leur sain développement. (Inde, journal 1915-1943 de Romain Rolland, ed Albin Michel)

La remarquable actualité des textes de Romain Rolland, cet indianophile prophète d’une pensée intermondialiste, nous invite à remettre en perspective les tendances lourdes historiques et les velléités actuelles des pays du Sud, à la recherche d’un nouveau souffle d’altérité. Il sera d’autant plus intéressant de voir comment le peuple indien, dont la résilience millénaire n’a d’égal que sa capacité d’absorption de l’Etranger, tiendra son rôle de relais du mouvement social mondial, à l’aune de ses convulsions nationales et régionales et, dont aucun pays (à part peut être le Brésil et bien sûr la Chine) ne peut véritablement en appréhender l’échelle.

Partir en Inde, c’est réaliser à son corps défendant, qu’un homme sur six dans le monde est indien et que nous devons à ce continent une part essentielle de notre culture, à commencer par notre langue. Il existe peu de pays aujourd’hui qui exercent à ce point dans notre esprit, à distance, une influence à la fois assumée et refoulée. Cela tient essentiellement à la construction mentale collective que nos intellectuels occidentaux ont patiemment modelée ces derniers siècles, sur fond d’empire colonial, en prétendant décrire avec minutie un monde dont la totalité et la complexité échappait à la théorie classique. Quand la raison scientifique et la foi bienveillante se heurtent à une civilisation éternelle où le spirituel est religion, le social exhaustif et l’individualisme multitude, cela ne peut
conduire qu’à une représentation mythifiée et entretenir des images erronées.

L’Inde subit encore cette lecture condescendante occidentale largement relayée par la simplification médiatique et réactualisée par le processus uniformisant de la globalisation. Il sera cependant nécessaire de se dépouiller de ces malencontreux préjugés pour saisir l’extraordinaire opportunité que représente la tenue du prochain forum social mondial à Bombay. En effet, il n’est pas inopportun de rappeler que dans le contexte géopolitique actuel, la construction d’une opinion publique mondiale,arqueboutée sur une société civile du Sud en réaction à l’hégémonie du Nord,reste un enjeu majeur dans un pays comme l’Inde, qui a longtemps pratiqué l’économie planifiée, l’isolement interna-tional (ou plutôt le non-alignement) et a démontré sa capacité à « intégrer » (en le sublimant) le mode néolibéral, tout en inventant la plus grande démocratie du monde avec son incroyable hétérogénéité ethnique qui ont conduit aux dérives nationalistes actuelles. Dans un système socioculturel fondamentalement inégal, l’Inde est malgré tout un formidable vivier de luttes sociales, d’initiatives communau-taires et individuelles, de mouvements d’idées pour le développement qui forcent l’admiration du visiteur.

C’est surtout le lieu del’universel : tout ce qui s’y dit ou s’y conçoit se fait au nom de l’humanité, bien loin des préoccupations mesquines du salut individuel, puisque l’individu n’existe que dans la totalité temporelle et spatiale du monde. C’est une leçon que nous avons de la peine à assimiler, nous les occidentaux si bien intentionné


Ludovic Jonard, Paris, janvier 2004
délégué général Architecture & Développement