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La mode au service du développement ?

Nancy BEAULIEU, 17 décembre 2003

Avec tout le faste habituel des défilés de mode, des femmes filiformes déambulent dans des tenues flamboyantes. Derrière ce décor aménagé dans le cadre du Festival international de la mode africaine (FIMA), qui s’est tenu au Niger du 1er au 7 décembre dernier, des enfants en haillons mendient. Pour tenter de concilier mode et développement dans le deuxième pays le plus pauvre du monde, les organisateurs du FIMA ont tenu un colloque sur le commerce équitable du coton et de l’artisanat. Une initiative qui en laisse plusieurs sceptiques.

« J’aurais voulu aujourd’hui prendre la parole en arborant une chemise dont aucun fil n’a été importé d’Europe, mais ce n’est pas possible ! », a affirmé avec véhémence M. Mahamane Souleymane Cissé, l’un des participants du colloque, avant de rappeler que l’Afrique disposait de 258 millions de personnes pour développer un commerce intérieur.

« Le commerce équitable est une bonne chose, mais il ne permet pas aux producteurs d’acquérir des technologies pour transformer eux-mêmes leurs produits. On aide les gens à mieux vendre, mais chacun reste dans son rôle : le Nord dans celui de fabriquant de produits finis, le Sud dans celui de fournisseur de matières premières. Cet état de fait maintient les populations du Sud dans une pauvreté certaine puisque celles-ci doivent importer des vêtements du Nord à quatre ou cinq fois le prix qu’elles paieraient si la transformation et la confection étaient effectuées localement », a expliqué Moussa Tchangari, directeur d’Alternative, une association médiatique et culturelle nigérienne,

Or, l’extraversion des économies des pays africains les force à importer une très grande partie des biens de consommation. L’Afrique exporte 95 % de sa production de coton, ce qui place le continent au deuxième rang des exportateurs mondiaux, tout juste derrière les États-Unis. Ces derniers, avec près de 35 % de la production mondiale de coton, occupent la position de « price maker ». Aussi, cette concurrence est néfaste pour l’Afrique, puisque les Etats-Unis ne respectent pas les règles édictées par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en ce qui a trait à la libéralisation des échanges. « Au nom de ce principe, l’OMC dit qu’il ne faut pas accorder de subventions parce que ça fausse les règles et le libre jeu du marché. Dans la réalité, les plus forts peuvent accorder des subventions, alors que les plus faibles n’ont même pas les moyens d’en offrir », a expliqué M. Tchangari.

Pour les producteurs africains de coton, les règles de l’OMC ont pour conséquence de les obliger à augmenter leur production pour parvenir à surpasser les coûts de production. À titre indicatif, en 2001, le producteur américain obtenait 1,80 US $ pour chaque kilogramme de fibre mis sur le marché, soit 2,10 $ CA, alors que les cours avoisinaient 1,25 $ CA. En revanche, le prix d’achat au paysan africain tendait vers 0,97 $ CA.

De plus, la disparition du protectionnisme étatique qui empêchait les importateurs de négocier les prix directement avec les producteurs d’un pays a fragilisé l’économie des pays producteurs du Sud et a ouvert grande la porte à l’implantation de multinationales étrangères. Au Niger, l’industrie textile appartient à une firme chinoise qui détient toute la chaîne de production, à partir des terres jusqu’à la fabrication des pagnes et des tissus utilisés pour confectionner les habits. « Les employés gagnent un salaire de misère et tout l’argent retourne en Chine. Le petit artisan est concurrencé. Ces politiques néolibérales entérinées par nos gouvernements ont détruit les organisations des producteurs nigériens. Le commerce équitable pose la question plus globale de la mondialisation », a ajouté M. Cissé.

Grain de sable dans l’engrenage de la mondialisation

Créé pour contrecarrer les conséquences néfastes du libéralisme économique, le commerce équitable consiste à créer des partenariats entre des importateurs et des producteurs choisis parmi les plus défavorisés pour faire en sorte que les produits bruts soient payés à un tarif juste. Pour être équitable, le prix payé doit ainsi prendre en compte les besoins de formation, de logement, de santé et de protection sociale des populations.

Lors du colloque, le représentant de l’association de certification de commerce équitable Max Havelaar France, Vincent David, a toutefois nuancé la portée de cette vertueuse entreprise. « Le commerce équitable est une possibilité offerte de l’intérieur du système mondialisé pour aller vers plus de durabilité. Il ne représente pas la solution à la pauvreté dans le monde. »

Par ailleurs, la certification équitable entraîne un effet pervers lorsqu’elle est apposée aux produits d’entreprises à but lucratif. Ces dernières se servent alors de la popularité croissante de ce type de commerce pour augmenter leur part de marché et leurs profits. « Chaque année, il y a 300 à 500 organisations nouvelles qui souhaitent être certifiées par Max Havelaar, mais nous sommes contraints de refuser parce qu’il n’y a pas assez de ventes ! Un importateur privé ne se lancera dans une démarche de commerce équitable que s’il y trouve un intérêt économique, d’où l’importance de sensibiliser les consommateurs », a affirmé M. David. Ce dernier a également souligné que, bien que le commerce équitable ne représente que 0,01 % du commerce du café en France, les seules marques qui ont progressé sont celles qui portaient la certification équitable Max Havelaar. De même, en France, entre 2001 et 2002, le chiffre d’affaires des produits certifiés par cette association a progressé de 73 %, passant de 11,8 à 20,4 millions d’Euros.

Une industrie nuisible pour l’artisanat

Par ailleurs, à la différence de la production alimentaire, le commerce de l’artisanat africain pourrait mener à la disparition de ce dernier puisqu’aucun mécanisme ne permet de protéger le savoir-faire et la créativité des artisans. Dans son allocution lors du colloque, la créatrice de mode française, Katherine Pradeau, a soutenu participer au rayonnement de la culture africaine en étant venue travailler avec des artisans et des tisserands nigériens pour la création de sa nouvelle collection destinée au marché français.

Or, selon M. Tchangari, ces pratiques nuisent à l’artisanat africain. « L’artisanat, même exporté de façon équitable, est menacé par l’industrialisation de la production dans les sociétés de consommation, puisque les sociétés du domaine de la mode du Nord risquent de s’accaparer de la créativité des artisans qui font les tissus, les habits et les bijoux pour simplement les reproduire en quantités et les vendre à petits prix. Cela empêchera l’artisanat africain de pénétrer le marché du Nord », a dénoncé M. Tchangari.


Nancy Beaulieu est stagiaire du programme Médias alternatifs d’Alternatives au Niger.