Un feu sacré allumé pour Chantel Moore dans la Première nation de Madawaska alors que des militants demandent de désarmer et de « définancer » la police

mercredi 10 juin 2020, par Tracy Glynn

Des membres de la Première nation de Madawaska ont allumé un feu sacré pour Chantel Moore, une femme de la Première nation Tla-o-qui-aht en Colombie Britannique qui a été tuée par la police d’Edmundston le 4 juin dernier lors d’une vérification de son état de santé. Moore avait récemment déménagé à Edmundston pour se rapprocher de sa fille de cinq ans et de sa mère.

Depuis avril, la police canadienne a tué au moins cinq autochtones : Chantel Moore, 26 ans, Eishia Hudson, 16 ans, Jason Collins, 36 ans, Stewart Kevin Andrews, 22 ans et Everett Patrick, 42 ans.

Selon Russ Letica, de la Première nation de Madawaska, un feu sacré a été allumé pour Chantel Moore et brûlera jusqu’à dimanche [N.D.L.R. : le 7 juin]. Il s’attend à ce que la mère et les grands-parents de Chantel Moore visitent le feu sur la route principale de la Première nation de Madawaska et invite les membres du public à le visiter, à faire une offrande et à dire une prière.

Le Conseil tribal nuu-chah-nulth, qui représente 14 Premières nations sur l’île de Vancouver, a publié une déclaration demandant des réponses sur les raisons pour lesquelles la femme a été tuée par balle : « La justice ne doit pas attendre et tous les pouvoirs doivent être exercés pour s’assurer que la justice est rendue de manière appropriée, immédiate et respectueuse. »

Dans une lettre adressée au maire d’Edmundston, Cyrille Simard, et au chef de la police d’Edmundston, Alain Lang, le chef du Grand Conseil Wolastoq, Ron Tremblay, a déclaré : « La justice ne doit pas attendre et tous les pouvoirs doivent être exercés pour garantir que la justice soit rendue de manière appropriée, immédiate et respectueuse : « J’écris cette lettre pour exprimer ma blessure et mon dégoût le plus profond par rapport au meurtre injustifié de Chantel Moore de Tofino, en Colombie-Britannique. C’était une mère et une jeune femme autochtone qui est maintenant une statistique de plus sur la longue liste des femmes et filles autochtones assassinées et disparues au Canada ».

M. Tremblay demande que le meurtre de Chantel Moore fasse l’objet d’une enquête hors de la province. Il souhaite que l’équipe d’enquête soit dirigée par des autochtones, des Noir·es et des personnes racisées. « Nous avons été témoins, tant en Amérique qu’au Canada, des violentes attaques contre les personnes racisées », a déclaré M. Tremblay.

Pamela Palmater est une avocate mi’kmaq, membre de la Première nation d’Eel River Bar, au nord du Nouveau-Brunswick, professeure associée et titulaire de la Chaire de gouvernance autochtone à l’université Ryerson. Écrivant dans Canadian Dimension, Mme Palmater affirme que les Canadien·nes ne peuvent plus dire qu’ils et elles ignorent que leurs gouvernements et leurs forces de police sont racistes à l’égard des peuples autochtones et les personnes noires.

« Nous avons appris par les témoignages, les faits, les recherches et les statistiques, que oui, les forces de police canadiennes sont racistes. Les médias ont également exposé d’innombrables exemples de policiers qui ont pris pour cible les peuples autochtones et les personnes noires par des actes racistes et sexistes de brutalité, de violence sexualisée et de mort. Lorsque les politiciens, les journalistes et les commentateurs ont continué à nier l’existence du racisme au Canada, il est devenu évident que le privilège et la suprématie des Blancs sont bien ancrés dans la société canadienne », écrit Mme Palmater.

La mort de Moore survient alors que des militants noirs et autochtones appellent au désarmement et au « définancement » de la police, et que des actions « Black Lives Matter » sont organisées dans tout le Nouveau-Brunswick et au-delà, suite à l’assassinat par la police de Minneapolis de George Floyd, un Noir de 46 ans, père d’un enfant de six ans.

« Si nous voulons vraiment apporter un changement qui pourrait mettre fin aux meurtres de Noir·es par la police, nous devons avoir une conversation sur le financement de la police », affirme Sandy Hudson, co-fondatrice de Black Lives Matter Toronto.

« Lorsque les victimes ne sont pas "de bonnes victimes", la police échoue complètement. Lorsque la communauté homosexuelle de Toronto a déclaré à la police qu’un tueur en série s’attaquait aux hommes homosexuels racisés du village de Church Street, la police a ouvertement nié l’existence d’un tueur en série et n’a pas pris la menace au sérieux. Cela a permis au tueur en série Bruce MacArthur de s’en tirer en tuant au moins huit hommes sur une période d’au moins sept ans », écrit Hudson. Hudson cite d’autres exemples, notamment la façon dont la police n’a pas réussi à protéger ni les femmes autochtones d’un tueur en série en Colombie-Britannique ni la femme noire transsexuelle Sumaya Dalmar morte en 2015.

Mme Hudson est partisane du définancement de la police : « Au lieu de compter sur la police, nous pourrions nous appuyer sur des travailleurs sociaux, des sociologues, des experts médico-légaux, des médecins, des chercheurs et d’autres personnes bien formées pour répondre à nos besoins lorsque des crimes violents ont lieu. Dans le cas où une intervention est nécessaire alors qu’un crime violent est en cours, un service qui fournit une réponse rapide spécialisée n’a pas besoin d’être relié à une institution de police qui échoue à tous les autres égards. Un service tactique aussi spécifique ne nécessite pas les milliards de dollars que nous gaspillons d’année en année dans un maintien de l’ordre inefficace ».

Au lieu de financer les forces de police, Mme Hudson demande le financement de services sociaux qui assurent une sécurité publique efficace et une approche de la consommation de drogue axée sur la santé publique plutôt que sur la criminalisation des consommateurs de drogue.

Selon Mme Hudson, « au Canada, le maintien de l’ordre représente l’une des plus importantes dépenses du budget municipal. Défaisons le financement de la police et créons des budgets qui reflètent vraiment nos priorités. Nous pourrions peut-être alors financer un accès garanti au logement, un soutien accru des adultes aux enfants dans les écoles et d’autres services qui créent une véritable sécurité ».

À propos de la participation aux actions de Black Lives Matter, El Jones, artiste et professeur d’université, a récemment écrit dans The Halifax Examiner : « Aujourd’hui, les jeunes Noir·es se réveilleront dans des cellules, dans des refuges, sans emploi, sans accès à l’éducation. Aujourd’hui, les autochtones remplissent nos prisons alors que des filles comme Eishia Hudson sont abattues par la police de Winnipeg. Un jour dans la rue ne change rien à cela ».

Jones continue :

La justice ressemble à des locataires qui s’organisent pour se battre contre leurs propriétaires. La justice ressemble à des mères qui s’emparent d’immeubles abandonnés pour y élever leurs enfants. C’est prendre les ressources de la police et les donner à la communauté pour le logement, pour les soins, pour vivre une vie pleine. C’est arrêter de dépenser de l’argent pour les prisons et les centres de détention et l’investir plutôt dans les communautés. La justice ne ressemble pas à des renflouements et à des subventions aux entreprises, à des budgets de police gonflés, à de l’argent pour la surveillance et à de l’argent pour la punition et jamais pour la guérison.

La justice ressemble aussi à des Noir·es et des autochtones qui s’organisent ensemble, et à des Blanc·hes qui font la queue pendant des heures dans la rue pour protéger les Noir·es, personnes racisées et les Premières nations de la police.

Ce sont les jeunes et les aîné·es qui parlent ensemble. Ce sont des communautés qui se discutent de stratégie et ceux et celles qui choisissent d’utiliser leur énergie pour travailler pour la communauté à partir d’alternatives. Ce sont les gens qui font le travail d’organisation dans l’ombre : les fabricants de bannières, ceux et celles qui s’occupent de la sécurité des manifestant·es, les personnes qui apportent l’eau. C’est la personne qui parcourt la foule pendant des heures avec du désinfectant pour les mains, l’offrant inlassablement aux gens. C’est le combat et la danse. C’est s’agenouiller et protester. C’est ainsi que nous pratiquons. C’est ainsi que nous apprenons ce qu’est la justice. C’est ainsi que nos vies comptent [« our lives matter »].

*Des marches de guérison [ « healing walks » ] pour Chantel Moore ont été prévues pour le samedi 14 juin à 13h00 à Edmundston, Fredericton et Moncton.

Article d’abord publié sur le site de la NB Media Co-op.
Traduction : Myriam Cloutier (pour le Journal des Alternatives)

À propos de Tracy Glynn

Tracy Glynn est membre du comité de rédaction de la NB Media Co-op.

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