« Persécutions, diffamation, menaces de mort » : au Brésil, Bolsonaro force les lanceurs d’alerte à s’exiler

mercredi 15 septembre 2021, par Guy Pichard

Défenseur·es des droits, de l’environnement, scientifiques, politiques, artistes… les voix opposées au pouvoir sont toujours plus menacées au Brésil. Au point de choisir de fuir pour continuer la lutte. Récits d’exil.

Après son élection, Jair Bolsonaro avait promis aux « gauchistes hors-la-loi » qu’ils devraient choisir « entre la prison ou l’exil » et qu’ils seraient « bannis de son pays » dans « une purge comme jamais le Brésil n’en a connu »… Ce 7 septembre, presque un an avant la prochaine élection présidentielle brésilienne, les partisans du président d’extrême droite manifestent contre les institutions démocratiques, promettant une « anti-révolution » et une « terreur inimaginable », « au nom de dieu », contre ce qu’ils estiment être leurs ennemis. Qui sont ces opposants, dont plusieurs ont déjà été obligés à quitter leur pays ?

Jean Wyllys en fait partie. Ex-député fédéral du parti de gauche PSOL, journaliste et écrivain, le natif du Nordeste est devenu l’ennemi numéro du président au fil des années. « En 2011, j’ai entamé mon premier mandat de député, retrace-t-il. C’est en défendant la communauté LGBTQI+ que j’ai reçu les premières menaces de mort à mon égard, d’abord venues du mouvement religieux évangéliste radical », continue Jean Wyllys. À l’époque, le jeune politicien perçoit déjà la dangerosité de Jair Bolsonaro qui n’est alors qu’un piètre député dans la même assemblée que lui et qui « ne parlait que des droits des militaires et de la dictature, telle une caricature. »

C’est sous le mandat de Dilma Rousseff, présidente de 2010 à 2016, issue du Parti des travailleurs, que la pression s’intensifie, parallèlement à la montée en puissance de Bolsonaro. « La présidente Rousseff avait tenté de lancer un programme pédagogique "école sans homophobie" (retoqué par le Parlement) et Bolsonaro a alors détourné le sujet en attaquant la communauté LGBTQI+ et moi-même », se souvient Jean Wyllys. L’ex-capitaine de l’armée accuse avec opportunisme le gouvernement de l’époque de promouvoir l’homosexualité auprès des écoliers. L’impact médiatique est alors énorme, la machine est lancée...

Métis, ouvertement gay et d’une famille pauvre : tout ce que l’extrême droite rejette

Jean Wyllys échappe alors à une agression à Rio de Janeiro et se retrouve assailli de menaces de mort. L’opposition entre lui et Bolsonaro atteint son apogée lors du vote du Parlement brésilien favorable à la destitution de Dilma Rousseff [1], le 17 avril 2016. Couvert d’insultes homophobes par certains députés au sein même de l’assemblée, le député de gauche crache alors au visage du futur président... « Je ne regrette pas ce geste, lance-t-il. C’est ainsi qu’il faut réagir face un fasciste qui nous menace. Il venait d’attaquer la communauté LGBT et de faire les louanges d’un tortionnaire de la dictature. »

Plus médiatique que le futur président, Jean Wyllys incarne alors tout ce que l’extrême droite brésilienne rejette : il est métis, ouvertement gay et provient d’une famille pauvre. Un profil identique à celui de son amie et collègue, Marielle Franco, assassinée en 2018 et dont le meurtre par d’anciens policiers et miliciens n’a toujours pas été résolu...

« J’étais très proche d’elle », confie-t-il. Six mois plus tard, acculé par les menaces, vivant constamment avec trois gardes du corps et isolé, il choisit l’exil. « Je craignais de devenir la cible d’un fanatique religieux, c’était une torture psychologique parfois insoutenable. Quand ma famille a aussi subi des menaces, c’est là que j’ai décidé de partir pour continuer la lutte. » Aujourd’hui en Espagne, Jean Wyllys est considéré comme le plus emblématique des exilés de l’ère Bolsonaro. D’autres ont malheureusement suivi.

« J’ai reçu des messages sous-entendant que mon prochain voyage en avion serait moins sûr... »

À l’intérieur du pays, la stigmatisation des minorités et des opposants au pouvoir s’intensifie. Plus de la moitié des personnes LGBTQI+ tuées dans le monde en 2019 vivaient au Brésil (soit 329 personnes assassinés, selon le rapport annuel du Group Gay de Bahia). Autre frange de la population en première ligne, les militants environnementaux. L’ONG Global Witness estime que 24 militants écologistes ont été tués au Brésil en 2019. Pour ceux qui le peuvent, l’exil est une planche de salut, sinon un moyen de survivre.

La fuite touche de nombreux profils, comme l’avocate et anthropologue Debora Diniz, militante en faveur de la légalisation de l’avortement. Elle a dû quitter le pays suite à des menaces de mort. Larissa Mies Bombardi, géographe et professeure à l’Université de São Paulo, est arrivée en Belgique en avril dernier dans les mêmes conditions. En 2019, elle publiait l’Atlas des usages des pesticides au Brésil, et leurs connexions avec l’Europe [voir l’enquête de Basta à ce sujet). Depuis, cette lanceuse d’alerte n’a de cesse de publier ses travaux sur l’un des piliers économiques du Brésil : l’agro-industrie.

Plus gros consommateur au monde de pesticides, le Brésil a encore autorisé 493 types de pesticides en 2020, contre 474 en 2019. Des chiffres sidérants. « Après mes publications en anglais, mon travail a pris une autre dimension dans mon pays, j’ai reçu alors des messages sous-entendant que mon prochain voyage en avion serait moins sûr... , nous explique-t-elle depuis son nouveau domicile belge. Des articles ont été ensuite publiés pour discréditer mon travail et l’auteur était évidemment lié à l’agro-business au Brésil. » Comme pour Jean Wyllys, c’est un mécanisme mêlant mensonges et menaces qui s’est activé, avec comme à chaque fois une milice numérique aux manettes, fidèle au pouvoir. « L’université m’a proposé une protection quand j’étais sur le campus mais j’ai refusé. Quelques mois plus tard, je suis retournée en Europe, pour tenir un discours sur l’accord de libre échange Mercosur/Europe au Parlement européen. On m’a conseillé de ne plus rentrer au Brésil. »

« J’ai quitté le Brésil après une année d’intenses persécutions »

Afin de planter toujours plus de soja pour nourrir ses gigantesques élevages de bétails, en plus de contribuer massivement à la déforestation, l’agro-industrie s’accapare illégalement et en toute impunité les terres des communautés indigènes, souvent avec violence. Les assassinats de leaders autochtones sont ainsi légion et la destruction accélérée de l’écosystème les menace directement. Face à cela, une mobilisation sans précédent a eu lieu à Brasilia cet été, où plus de 6000 autochtones ont défilé.

Philosophe et écrivaine, Marcia Tiburi a publié en 2015 Comment parler à un fasciste (ouvrage non traduit en français). Elle est depuis professeure à l’université Paris-8, dans le cadre du programme national d’accueil des scientifiques en exil. « J’ai quitté le Brésil fin 2018, après une année d’intenses persécutions, accompagnées de lourdes diffamations, de menaces de mort et dans un climat rendant impossible la poursuite de mon travail », déplore-t-elle. Abordant le féminisme et la montée du fascisme dans son pays dans ses ouvrages, elle a elle aussi été victime de pressions violentes. « J’ai subi des attaques massives sur Internet, sur les réseaux sociaux, et aussi par téléphone », admet-elle. Marielle Franco ayant déjà été assassinée, nous savions que des personnes opérant sur le front de la persécution fasciste n’avaient aucun scrupule. En fait, c’était effrayant. »

Comme Jean Wyllys, elle n’hésite pas à employer le mot « fasciste » pour évoquer le Brésil actuel. « Bolsonaro a réussi à séduire les forces armées en leur offrant des postes et des augmentations de salaire, et elles sont de son côté, explique-t-elle. Il existe des forces de police militaire qui sont idéologiquement liées à Bolsonaro. L’incitation à la guerre civile qu’il promeut est inquiétante. Il est fort probable qu’une sorte de durcissement du système se produise bientôt », prédit-elle.

Ne pas rentrer tant que Bolsonaro est au pouvoir

Avec les élections présidentielles d’octobre 2022, les faits semblent pour l’instant lui donner raison... Depuis cet été, Bolsonaro a entamé une campagne pour discréditer le vote électronique – pourtant fiable au Brésil – afin de préparer le terrain de sa probable défaite face au candidat incontournable de la gauche : Lula. « Pour 2022, j’ai trois alternatives pour mon avenir : être emprisonné, être mort ou victorieux », a osé récemment le président candidat à sa réélection devant un parterre d’évangélistes...

Au final, les trois lanceurs d’alerte suivent le même mot d’ordre : ne pas rentrer dans leur pays tant que Bolsonaro est au pouvoir. Question de sécurité évidemment, mais aussi avec la conviction que chacun jouera son rôle dans le futur proche du Brésil. « Pour les lanceurs d’alerte, la situation est aujourd’hui bien pire en fin de mandat de Bolsonaro qu’au début, juge Jean Wyllys. Sa base électorale est encore plus radicale et violente actuellement. Toutefois, une bonne partie des brésiliens ont compris et pris conscience de cette violence », estime-t-il. « Dès 2015, j’évoquais déjà la possibilité que Bolsonaro arrive au pouvoir. On peut dire que j’ai subi le syndrome de Cassandre, ce personnage de la Grèce antique auquel les dieux ont donné la possibilité de voir le futur mais incapable de convaincre autrui... », conclut l’ex-député, fataliste.

Article d’abord publié sur le site de Basta.

Photo : © DR (via le site de Basta)


Notes :

[1] Dilma Roussef a été destituée par un impeachment condamné par beaucoup comme un coup d’État institutionnel.

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