Message de la COVID aux humains : vos guerres et vos industries tuent plus que la pandémie, changez-les !

mercredi 10 juin 2020, par Didier Levreau

Chaque soir pendant l’épidémie de la COVID-19 et en particulier durant les premières semaines de confinement, des représentants très appliqués du ministère de la Santé, des journalistes des chaînes d’info en continu ont égrené le nombre de décès provoqués par le virus en France et ailleurs dans le monde.

Le 23 mai, le nombre de ces décès était de 338 249 à l’échelle mondiale soit à peu près 0,005% de la population. Si on compare cette comptabilité macabre à d’autres, celle des guerres et autres maux bien plus meurtriers, qui trouvent leurs sources dans les ambitions et désirs de puissance de quelques humains, on verra qu’il est plus facile d’organiser le confinement de la planète que de protéger les enfants de la guerre.

La guerre en Syrie a tué, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 380 000 personnes dont 116 000 civils, 22 000 enfants et 13 000 femmes ; la guerre en Afghanistan a tué 150 000 personnes ; la guerre civile au Yémen dans laquelle s’affrontent indirectement l’Arabie Saoudite et l’Iran a fait 100 000 morts ; l’ONG ACLED (Armed Conflict Location & Event Data Project) estime à 85 000 le nombre d’enfants morts durant ce conflit entre 2015 et 2018 [1].

On peut poursuivre cette comptabilité macabre, avec cet autre chiffre de l’OMS (Organisation mondiale de la Santé) : 800 000 personnes chaque année se donnent la mort volontairement : mal de vivre, dépression, échecs sont des virus qui tuent plus que la COVID.

Et pour finir, deux chiffres encore : chaque année dans le monde environ 1,5 millions de personnes meurent de la tuberculose et presque autant (1,3 millions) d’un accident de la route. L’automobile tue plus que la COVID !

L’automobile symbolise une activité humaine toxique : elle a besoin de pétrole — d’où les guerres — d’usines — elle pollue — et on se tue pas mal à son volant. Certes elle crée des emplois dans ses usines, mais quels emplois ! Et de moins en moins du fait de la robotisation.

La COVID, ce virus naturel qui affole la planète tue moins que les maux crées de la main de l’homme. À retenir ou ne pas oublier !

Un contrat social vertueux entre le pouvoir et les peuples est-il utopique ?

La période de confinement a été pour certains d’entre nous l’occasion de réfléchir sur notre manière de vivre, sur nous-même et sur le monde. L’occasion aussi d’observer mieux, plus lentement les événements et les non-événements qui se déroulaient autour de nous.

Chose incroyable, ce virus nous a assignés à résidence, nous forçant, sous peine de contravention, à remplir une attestation pour sortir acheter une baguette de pain. Pour notre bien, ont dit les États tout puissants, plus ou moins démocratiques.

Pour notre bien, mais alors pourquoi « pour notre bien » ces mêmes États ne disposaient-ils pas de réseaux hospitaliers puissants pouvant faire face au virus avec plus de sérénité et d’efficacité que cela a été le cas en France par exemple. Pour quoi « pour notre bien » les infirmières et les médecins des hôpitaux n’étaient-ils pas en nombre suffisant et correctement rémunérés ; pour quoi enfin, « pour notre bien » des délocalisations massives ont obligé l’État à acheter — chers et à 20 000 kilomètres — des masques chirurgicaux qui auraient pu être produits à moindre coût plus près des soignants qui en avaient besoin. Et pourquoi enfin tous les États réunis pour le bien de leurs peuples ne sont-ils pas capables de mettre fin à des conflits meurtriers ?

Ce microscopique virus a révélé que le contrat social vertueux qui devraient lier les dirigeants à leurs peuples — pour le bien-être de ces derniers — a été rompu dans la plupart des pays bien avant l’épidémie. La mondialisation est apparue comme un château de cartes fragile et efficace pour les affaires, les jeux financiers et les marchands d’armes, mais inopérant en cas de crise sévère : on sait faire circuler des millions de dollars d’un bout à l’autre de la planète ; mais on ne sait pas, dans l’urgence, approvisionner les hôpitaux en matériel nécessaire.

Les années postpandémie qui nous attendent — si l’on veut être optimistes — devraient être le temps où s’instaure un contrat social vertueux et légitime entre les espaces de pouvoirs et les peuples. On peut en rêver et agir dans ce sens.

Utopies réalistes : pour réinventer il faut désinventer

On a entendu durant le confinement qu’il fallait « réinventer le monde », que plus rien ne serait pareil. Dans ce cas, avant de réinventer, il faudra désinventer.

Désinventer l’individu réduit, dans la société mondialisée, à l’état de consommateur et de producteur, d’usager, de cerveau disponible qui se nourrit de la publicité des uns et la démagogie des autres. Il faudra désinventer l’individu pour réhabiliter la personne.

L’individu est mesurable, quantifiable, on le gère par grands flux — flux d’élèves, de chômeurs, de travailleurs, de touristes, de retraités, de délinquants, de diplômés, etc… — alors que la personne n’est pas quantifiable ! Elle n’est pas réductible à une dimension matérielle, elle est à la fois corps et esprit, aspire à autre chose qu’à posséder biens et sécurité. Elle cherche un sens, un accomplissement qui ne se résume pas à la matière.

Après la crise économique de 1929, dans les années 1930, un mouvement personnaliste [2] a émergé en France en quête d’une troisième voie entre le capitalisme libéral tel qu’il existait et la menace des totalitarismes auxquels le XXe siècle n’a finalement pas échappé et qui reste menaçante aujourd’hui. Au XXIe siècle, il est difficile d’imaginer qu’un tel mouvement renaisse à l’identique, mais son principe premier peut inspirer [3].

Ce principe personnaliste est fondé sur l’idée qu’une action politique, économique, sociale est bonne lorsqu’elle respecte la personne humaine et conduit à son bien-être sinon elle est mauvaise. Dans une société juste, ce qui nuit à l’épanouissement de la personne est à proscrire.

Dans le monde post-COVID, nous pourrions passer les sociétés au tamis de ce postulat et en tirer les conclusions qui s’imposent.
Deux exemples : en matière d’agriculture, le productivisme qui met sur le marché des produits chargés de pesticides non seulement ne contribue pas au bien-être de la personne, il l’a tue ou la rend malade, mais en plus il pollue la terre.

En France, chaque année 48 000 personnes meurent des conséquences de la pollution atmosphérique [4] — bien plus à ce jour que les décès dus à la COVID-19 — revoir à grande échelle les modes de transport et de production, favoriser les transport en commun, les déplacements doux, comme le vélo, réduire le nombre d’automobiles, devraient être une urgence.

La même énergie qu’a mis l’État français, comme d’autres sur la planète, à confiner 67 000 000 d’habitants, puis à trouver des financements d’urgence pour sauver un modèle économique et social en péril, la même énergie donc doit être mise en oeuvre pour réduire des nuisances aussi/plus nocives que le virus.

Ce qu’on peut résumer par : moins de guerres et plus de vélos. À suivre.

Article d’abord publié sur le site de Perspektives.org

Révision et édition : Myriam Cloutier (Journal des Alternatives)

Photo : Markus Spiske sur Unsplash


Notes :

[1] Liens pour plus d’éléments statistiques :
https://www.ouest-france.fr/monde/syrie/syrie-380-000-morts-dont-115-000-civils-en-pres-de-neuf-ans-de-guerre-6677194
https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/tuberculosis
https://www.who.int/features/factfiles/roadsafety/fr/

[2] Le personnalisme affirme le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement, tout en la distinguant de l’individu en ce qu’elle est une conscience de l’être au monde, par la découverte de l’incarnation, par l’appel à s’approprier la singularité de son existence dans la recherche d’autrui, et par la constitution d’une communauté.

[3] Tocqueville : « Quand le passé n’éclaire plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres. »

[4] Santé Publique France, 2019, en ligne : https://www.santepubliquefrance.fr/

À propos de Didier Levreau

Journaliste de nationalité française, basé en Guadeloupe, Didier Lavreau écrit depuis plus de 30 ans dans plusieurs quotidiens et est collaborateur à la revue en ligne www.perspektives.org

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