Liban : une colère sans nom — Entrevue avec Myra Abdallah

mardi 22 septembre 2020, par Myriam Cloutier

Depuis le 4 août, le Liban n’est plus le même. C’est un pays durement affecté, en lambeaux, en débris. Les terribles explosions dans le port de Beyrouth, capitale libanaise, ont causé la mort de 200 personnes, fait plus de 6000 blessé·es et une destruction d’immeubles s’élevant à plus de 85 000 logements et commerces abîmés. Tous les Libanais·es ont perdu quelque chose, le trauma est collectif et cette catastrophe est une cicatrice de plus dans la mémoire de cette ville depuis longtemps défigurée par guerres et ruines, ville meurtrie s’il en est. La vie politique du Liban était déjà fortement éprouvée par une économie ravagée par une crise sévère, la plus importante depuis des décennies, et par un mécontement profond et une perte de confiance de la population face au gouvernement. Le Journal des Alternatives a réalisé une entrevue avec Myra Abdallah, de la Fondation arabe pour les libertés et l’égalité (AFE), qui nous parle de la colère ambiante face à l’incurie des pouvoirs en place et témoigne de la dernière année en termes de soulèvements populaires et de mobilisation citoyenne.

Temps I : Au moment du soulèvement libanais (Révolution d’octobre 2019)

Journal des Alternatives : Parmi les manifestations de masse qui ont éclaté dans le monde entier à l’automne de l’année dernière, celles du Liban ont été parmi les plus importantes. Quelles étaient les principales cibles de la colère alors ?

Myra Abdallah : Pour résumer, la révolution a commencé en raison de la crise économique, d’une part, et la corruption, d’autre part. Ce n’est pas seulement la faute du gouvernement de Saad Hariri (qui était le premier ministre l’an dernier), mais c’est essentiellement la faute des 30 dernières années de la mauvaise gouvernance de nombreux gouvernements précédents, les ministres qui ont fait partie du régime politique, le même pendant au moins les 30 dernières années. Ce sont les gens qui étaient là au pouvoir pendant la guerre civile et qui sont toujours au pouvoir. Qui d’autres pourrions-nous blâmer ?

Il y a eu beaucoup de négligence de la part du gouvernement, qui n’a pas pris ses responsabilités, par exemple par rapport aux feux de forêt ravageurs en 2019. Il y a eu des pénuries, de pain notamment, qu’on a appelée la crise du pain. On peut mentionner aussi, par exemple, l’augmentation des taxes, l’inflation, la dépréciation vertigineuse de la livre libanaise par rapport au dollar américain, qui a un impact direct sur toute la population du Liban. C’était donc un cocktail de problèmes. C’est ce qui avait provoqué la colère de la population et la révolution du 17 octobre, l’an dernier.

JdA : Les femmes et d’autres groupes marginalisés en raison de leur identité de genre ou de leur orientation sexuelle ont joué un rôle important dans la révolution, pouvez-vous nous expliquer comment ?

MA : Les femmes sont l’un des groupes les moins privilégiés au Liban. C’était donc aussi une révolution contre les stéréotypes, contre le système patriarcal lui-même. Nous avons vu beaucoup de personnes LGBT participer aux manifestations et faire aussi de la sensibilisation. La même chose pour, par exemple, les groupes qui travaillent avec les personnes vivant avec un handicap.

La protestation n’était pas seulement au plan politique et pour des raisons économiques, c’était aussi social, le but était de changer le système, tout ce qui concerne le système. Et nous avions le sentiment que cela devait être fait une fois pour toutes, faire table rase. Donc les droits humains et plus particulièrement les droits des femmes étaient aussi des sujets de premier plan. C’était le social que nous voulions : une réforme sociale, politique et économique.

En fait, je pense que la chose la plus importante que cette révolution a apporté au peuple libanais est que, pour une fois, il a cessé d’avoir peur. Nous avons donc cessé d’avoir peur de critiquer certains dirigeants politiques, parce qu’avant la révolution, chaque fois que nous les critiquions, nous allions en prison ou nous étions soumis à la violence. La révolution a donc mis tous les dirigeants politiques au même niveau et tout le monde pouvait être critiqué. Et puis quand le gouvernement a démissionné et quand nous avons vu le nombre de personnes dans les rues, beaucoup de Libanais·es ont senti qu’ils·elles pouvaient faire quelque chose. Donc ce sentiment, cette emprise concrète, ça leur a donné beaucoup d’empouvoirement.

JdA : Pouvez-vous nous parler des liens entre les griefs économiques et politiques qui sont demeurés même après la démission de Hariri ?

MA : Nous voulions tout changer, pas seulement l’impact des partis politiques, pas seulement l’impact des chefs religieux sur la politique, pas seulement le système judiciaire. Nous voulions vraiment tout changer.

Malheureusement, le Liban fait toujours les gros titres pour de très mauvaises raisons, comme à nouveau la mauvaise gestion et la mauvaise gouvernance du gouvernement. Nous n’avons constaté aucun changement réel, aucun changement sérieux. Il n’y a pas eu d’arrestations de politiciens corrompus. Il n’y a pas eu de stratégies financières sérieuses. Tout était comme avant, en pire, et nous avons vu des leaders politiques et religieux qui ne souhaitaient que conserver leurs sièges, sans aucun sens réel de ce qu’ils doivent faire et sans se soucier des besoins du peuple libanais, du moins de mon point de vue. Rien n’était pris au sérieux alors que nous avions un gouvernement qui était censé être un gouvernement d’experts. Et puis finalement, après l’explosion, ce gouvernement a lui aussi démissionné. Donc la quantité de travail dont nous avons besoin est bien plus que la quantité de travail qu’ils sont prêts à faire.

JdA : Quels sont les héritages principaux du mouvement d’octobre 2019 ?

MA : Il y a eu quelques projets vraiment intéressants qui sont nés pendant la révolution. Ceux auxquels je pense principalement sont lié aux médias : le Journal 17 octobre (17Teshreen), et une télévision, la télévision de la révolution (assolta4). Et maintenant, ils sont toujours actifs.

Et bien sûr, en parallèle, il y avait beaucoup de groupes, notamment sur WhatsApp pour partager des informations, pour vérifier les faits, pour créer une pression, pour organiser des protestations, etc.

Et puis, il faut mentionner aussi l’effort de secours. Il y a eu beaucoup de groupes qui ont été créés pour organiser des collectes de nourriture, acheter des médicaments ceux et celles qui n’ont pas les moyens. Et ces groupes sont toujours là et toujours actifs aujourd’hui.

Temps II : Impacts de la pandémie de la COVID-19 au Liban

JdA : Comment décririez-vous la réponse des autorités face à la pandémie pour l’endiguer ?

MA : Au début de la pandémie, nous avions aussi peu que 20 cas par jour au Liban. Cependant, nous avons connu un confinement complet avec un couvre-feu pendant au moins deux semaines. Nous n’étions donc même pas autorisés à circuler en voiture après 20 heures. C’était trop pour 20 cas par jour. Par exemple, nous avons maintenant près de 600 cas par jour [N.D.L.R. un nouveau confinement a été imposé au lendemain même de la tenue de l’entrevue, soit du 21 août au 7 septembre] et, donc, ce n’était pas relatif au nombre de cas nécessairement.

Le gouvernement (N.D.L.R. : de Hassan Diab), avant de démissionner, a eu cette idée bizarre qu’il allait fermer le pays pendant cinq jours, l’ouvrir pendant deux jours le week-end, puis le refermer à nouveau pendant cinq jours. Je n’ai aucune idée d’où vient cette idée créative, mais ils pensaient vraiment que ça marchait pour contenir la COVID. Chaque décision que le gouvernement a prise n’était en fait basée sur aucune preuve scientifique, c’était je pense pour réprimer les protestations. Et puis plus tard, c’est parce qu’ils devaient répondre aux besoins économiques pour assurer la survie des petites entreprises. C’est pourquoi, le lockdown n’était pas complet, il y avait une alternance entre fermeture et ouverture. Par exemple, ils avaient un système selon lequel seules les voitures ayant des plaques d’immatriculation impaires pouvaient circuler le lundi, le mercredi et le vendredi et les autres jours étaient réservés pour les véhicules aux plaques d’immatriculation paires. Toutes ces décisions n’avaient donc pas vraiment de sens pour protéger les gens contre la COVID-19.

JdA : Diriez-vous que le coronavirus a eu un impact disproportionné sur certains groupes de la société ?

MA  : Il a eu un impact plus important sur les femmes et les groupes plus vulnérables, surtout pendant le confinement, car le taux de cas de violence domestique a augmenté. Ça s’explique parce que beaucoup de personnes LGBT ont été forcées de retourner vivre avec leurs parents. Elles ont perdu leur emploi et leurs sources de revenus lorsque des milliers d’entreprises ont fermé au Liban, avant l’éclosion du coronavirus et pendant la période de confinement. Aussi, beaucoup de femmes mariées, par exemple, ont été coincées à la maison avec leur agresseur.

D’autre part, nous vu aussi une répression de la liberté d’expression, visant par exemple les journalistes. En raison des fausses nouvelles circulant autour de la COVID-19, une loi a interdit aux journalistes de publier de fausses nouvelles, mais cette loi a été utilisée à d’autres fins. Des dizaines de journalistes ont été convoqués pour une enquête en raison d’un simple statut sur Facebook.

JdA : À quel stade se trouvait le mouvement de protestation libanais au moment de l’éclosion de la pandémie ? Quels étaient les défis à relever ?

MA : Les principaux défis que nous avons dû relever sont les défis économiques. Ainsi, avec la fermeture de milliers d’entreprises, beaucoup de gens ont perdu leur emploi, beaucoup de gens ont perdu leur logement parce qu’ils ne peuvent pas payer leur loyer. Surtout les gens qui ont de petites entreprises, ils se sont retrouvés sans emploi tout d’un coup. Pendant le confinement, c’était très difficile pour nous de faire du travail humanitaire et d’organiser des collectes de nourriture, par exemple.

Près de 60 % des Libanais·es se trouvent sous le seuil de pauvreté. Cela ne s’est jamais produit auparavant. Et le taux de chômage est de 50 %. C’est énorme. Et l’inflation est fulgurante. Entre février et juin, c’était près de 150 %. Et puis entre juin et juillet, soudainement c’était entre 400 et 500 %. Par exemple, pour un kilogramme de citrons : avant, ça s’élevait à près de deux mille livres libanaises et maintenant c’est neuf mille. C’est l’équivalent de six dollars. La boîte de gomme Mentos, avant l’inflation, elle était à six mille (quatre dollars) et maintenant, c’est trente-deux mille (21 dollars).

La majorité des gens sont payés en livres libanaises et non en dollars. Même pour ceux qui avaient des dollars américains en banque, c’est bloqué. Les banques n’ont plus de dollars américains en liquidité. Donc, même ceux qui avaient l’argent pour pouvoir survivre n’ont pas accès aux liquidités nécessaires pour le faire.

Temps III — L’explosion de Beyrouth du 4 août 2020

JdA : Où étiez-vous au moment de l’explosion ? Pouvez-vous nous dire ce dont vous avez été témoin ?

MA : J’étais à trois ou quatre kilomètres du port, j’étais dans ma voiture avec ma mère. À la seconde où c’est arrivé, tout ce que je pouvais percevoir était en fait juste un bruit assourdissant. Et puis, j’ai regardé les bâtiments autour de moi et j’ai vu du verre voler en éclats et puis des murs s’effondrer. Alors, au tout premier moment, j’ai pensé que l’explosion se produisait exactement là où j’étais. Ma mère était terrifiée, je voulais la ramener à la maison. J’ai donc essayé de fuir la rue principale pour prendre une rue plus petite et rentrer chez moi. Et c’est alors que j’ai réalisé que chaque rue où je passais était complètement détruite. J’habite à 15 kilomètres de l’explosion et sur mon chemin, toutes les vitres des façades des magasins étaient brisées. Je ne comprenais pas comment cette explosion avait pu détruire toutes ces rues. Alors je me suis connectée à un groupe de discussion dont je fais partie sur WhatsApp, je leur ai dit qu’il y avait une explosion à l’endroit où je me trouvais. Et puis beaucoup de gens disaient « non, c’est à un autre endroit » parce qu’en fait, ils vivaient la même chose et leur quartier était détruit. Chaque endroit qu’ils mentionnaient était éloigné de l’autre de deux à cinq kilomètres. Vous savez, nous sommes habitué à beaucoup d’explosions au Liban et aux bombes, surtout pour des raisons politiques. La toute première chose à laquelle j’ai pensé, c’est qu’il s’agissait d’une attaque coordonnée et qu’il y avait différentes bombes dans la ville. Et il nous a fallu environ 20 à 30 minutes pour commencer à comprendre ce qui s’était passé, en voyant des photos et la fumée dans le ciel.

JdA : Pouvez-vous nous décrire l’ampleur des dégâts dans la ville de Beyrouth et les besoins humanitaires ?

MA : Tout ce dont je me souviens de ce jour, c’est le nombre de victimes, toutes couvertes de sang, les pleurs, les enfants. Et puis la destruction, le bruit du verre brisé et des sirènes qui se sont déclenchées. C’était quelque chose de très traumatisant.

Je ne pouvais pas vraiment commencer à analyser ce qui s’est passé avant au moins trois ou quatre jours. Il s’agissait de donner du sang, d’assister les enfants, surtout ceux qui avaient perdu leurs parents, de s’assurer que personne ne dorme dans la rue. Cinq des principaux hôpitaux de Beyrouth ont été détruits, tuant de nombreux patients, infirmières et médecins. Nous n’avions donc pas d’hôpital où emmener les victimes. Je pense que chaque personne qui avait déjà suivi une formation de premiers soins dans sa vie a essayé d’aider. Même la Croix-Rouge n’avait pas assez d’ambulances pour transporter les gens. Il y avait des personnes qui aidaient pour transporter des blessés dans leur voiture, qui les emmenaient ensuite dans des hôpitaux qui ne pouvaient pas vraiment les admettre parce que l’hôpital lui-même était en panne.

Le gouvernement n’était pas visible : nous n’avons pas vu un seul soldat, un seul agent de sécurité ni personne de la municipalité aider, nettoyer les décombres ou livrer de la nourriture à qui que ce soit pendant les 10 jours suivant l’explosion. Nous avons donc été littéralement laissés seuls à nous-mêmes pendant 10 jours pour ramasser les dégâts.

JdA : Parlez-nous de la négligence des autorités libanaises, qui a été largement critiquée et qui a également amené de nombreuses personnes dans les rues lors de manifestations de masse dans les jours qui ont suivi l’explosion catastrophique. La fureur générale de l’opinion publique a-t-elle diminué après la démission du gouvernement ?

MA : Pas du tout, même avec la démission du gouvernement. La première manifestation à la suite de l’explosion a été confrontée à des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et parfois de vraies balles qui étaient tirées sur les manifestant·es. Il y a eu beaucoup de blessé·es. C’est aberrant le niveau d’incompréhension du gouvernement : vous ne traitez pas les manifestant·es comme ça quand ils·elles sont en colère. Chacun d’entre nous a perdu quelque chose. Si nous n’avons pas perdu des êtres chers, nous avons perdu des maisons. Nous avons perdu des bureaux. Nous avons perdu, vous savez, tous ces endroits qui nous rappellent Beyrouth. Tous les souvenirs que nous y avons ont disparu. Ils nous ont simplement tout enlevé. Ils auraient donc dû comprendre cette colère. Ils n’ont pas compris. Et puis ils ont démissionné parce qu’il est évident que ce n’est pas quelque chose qu’ils pouvaient gérer. Et la démission du gouvernement ne suffit pas. Jusqu’à présent, nous visons à voir une véritable responsabilisation au Liban. Nous parlons de 2700 tonnes de nitrate d’ammonium laissées au port sans aucune mesure de précaution appropriée. Et puis nous avons su que le président et le premier ministre ainsi que de nombreux politiciens étaient au courant et n’ont rien fait. Donc, oui, il y a de la colère. Et elle est toujours là.

JdA : La pandémie COVID-19 et l’explosion de Beyrouth n’auraient pas pu survenir à un moment plus difficile pour le Liban, alors que le pays est confronté à sa pire crise économique et que la population se méfie profondément des élites dirigeantes critiquées pour leur copinage et leur corruption. Comment décririez-vous la situation actuelle au Liban ? Y a-t-il de nouveaux espoirs de changement politique, c’est une rare opportunité de faire partir la classe politique ?

MA : Il n’y a aucun moyen, avec ce système électoral, d’avoir du sang neuf au Parlement. Parfois, vous diriez qu’un système judiciaire indépendant changerait les choses, mais vous savez, la politique, la religion et la corruption sont présentes dans le système judiciaire depuis 30 ans. Il est impossible de réformer ce système en quelques mois. Parfois, vous diriez qu’une pression internationale sur le système politique est peut-être nécessaire. Mais là encore, chacun a son agenda et ses intérêts. Et je ne suis pas sûr que leur principal intérêt soit le peuple. Une impasse : c’est ce que l’on ressent en ce moment. Je peux sentir que les choses ne seront pas les mêmes, mais ce ne sera pas un changement radical qui se produira du jour au lendemain.

Photo : Rashid Khreiss sur Unsplash

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