Lettre ouverte : discrimination systémique au sein du mouvement environnemental mainstream

jeudi 27 août 2020, par Élyse Zadigue-Dubé, Mika Pluviose, Shi Tao Zhang, Tian Chiu

Nous sommes des jeunes d’Extinction Rebellion Québec et de la CEVES. Nous sommes des personnes racisées et noires. Nous sommes déçu·es. Nous sommes insatisfait·es.

Nous croyons en un futur juste et vert, mais la vision de la lutte climatique mainstream laisse énormément à désirer. Nous croyons en notre mouvement et c’est pour cela que nous dénonçons publiquement les problèmes fondamentaux qui lui ont nui pendant des années et qui risquent de lui nuire encore, à moins d’un changement immédiat et urgent. Aujourd’hui, nous dénonçons la discrimination systémique exercée à notre encontre par deux organisations, dans l’espoir que nos voix seront enfin entendues, afin de demander des changements institutionnels qui se baseront sur l’avenir équitable et exempt de toutes formes d’oppression pour lequel nous nous battons.

Manque de représentation au sein du mouvement

Au cours de notre implication, nous nous sommes rendu·es compte que le portrait général du mouvement ne représente pas les populations les plus touchées par la crise climatique (communautés autochtones, femmes, communauté LGBTQ2S+, personnes noires et racisées, personnes du Sud global, réfugié·es climatiques, personnes avec des difficultés financières, à titre d’exemples). Par conséquent, les revendications de la lutte se concentrent sur la protection du futur occidental sans se préoccuper de la souffrance des personnes marginalisées en ce moment même, illustrant ainsi le proverbe « Loin des yeux, loin du cœur ».

Par ailleurs, le manque d’intersectionnalité dans les mouvements environnementaux est un problème important. C’est, entre autres, ce qui empêche au mouvement de se « diversifier » au plan de ses composantes socio-démographiques. Comme les activistes faisant partie des groupes minoritaires vivent souvent une réalité bien différente des personnes privilégiées, nous nous sentons isolé•es, inadéquat•es et nous avons de la difficulté à nous reconnaître dans le mouvement. De plus, les manifestations des mouvements environnementaux se déroulent toujours dans des quartiers et arrondissements à majorité blanche, ou considérés « branchés ». De ce fait, en tant que personnes racisées et noires, nous sommes parfois réticentes à participer aux activités par insatisfaction constatant le manque d’intersectionnalité.

En outre, nous dénonçons le manque de reconnaissance des activistes QTBIPOC (l’acronyme signifie Queer, Trans, Black, Indigenous, People of colour) par le mouvement mainstream, ce qui consiste en une forme d’appropriation de la lutte climatique, car les communautés autochtones au « Canada » ont toujours milité pour la préservation de leurs territoires, bien avant la popularisation du mouvement occidental pour le climat. Surtout, le refus de reconnaître les efforts des protecteurs et protectrices de l’eau et la terre est une manifestation de la violence coloniale persistante.

Reproduction des dynamiques oppressives à l’interne

Les micro-agressions que nous vivons au sein du mouvement (ex : refus de respecter les pronoms d’usage, appropriation culturelle, blagues sur la violence policière…) font en sorte que nous ne nous sentons ni respecté·es ni écouté·es. De surcroît, les personnes privilégiées prétendent « être l’avocat du diable » alors qu’elles calquent des rhétoriques causant problème, voire même éco-fascistes dans certains cas, et accusent les personnes marginalisées de ne pas vouloir faire la part des choses alors que c’est notre humanité qui est bafouée. Lorsque nous dénonçons ce genre de comportements néfastes, nous avons comme réponse du gaslighting (une technique de détournement cognitif) suggérant que nous exagérons et que nous sommes trop sensibles, alors que les personnes privilégiées qui banalisent nos émotions et notre oppression sont constamment perçues comme incarnant la norme de l’objectivité.

De plus, nous sommes profondément outré·es par les gens qui refusent de prendre position sur les luttes sociales (ex : anti-racisme, anti-colonialisme, anti-homophobie…) parce qu’ils ont peur d’aliéner certaines personnes, alors que la justice sociale est intrinsèque à la justice climatique et que l’éco-fascisme est une rhétorique dangereuse qui prône la haine envers les communautés marginalisées en stipulant que ce sont elles qui engendrent le réchauffement planétaire. Placé·es face à ce type d’attitudes, si l’on voit qu’une lutte en particulier n’est pas prise en compte, si l’on voit que telle ou telle oppression n’est pas reconnue, et si l’on sent que de s’exprimer risque de mener à un débat sur la validité d’une oppression, il est rare que l’on veuille s’impliquer.

La perspective du mouvement environnemental mainstream est que la crise climatique est d’une importance capitale et que la justice sociale n’est pas une priorité. Cependant, pour contrer les changements climatiques, nous devons inévitablement éradiquer les systèmes d’oppression qui les ont engendrés, tels que le racisme, le sexisme, le patriarcat, le capitalisme et le colonialisme. La réticence des organismes à majorité blanche à reconnaître l’importance de l’intersectionnalité, citant qu’il y a trop de causes et qu’il faut se battre d’abord pour mitiger la crise climatique sans se préoccuper de l’aspect social, révèle un inconfort à confronter leurs propres préjugés et privilèges. Les gens en général échouent à comprendre que, puisque le système est fondamentalement raciste, sexiste, homophobe, transphobe et colonialiste, les individus privilégiés bénéficient des avantages que leur octroie la structure en place et en sont nécessairement complices malgré leurs « bonnes intentions », à moins d’être activement anti-oppression. Par conséquent, le manque d’actions concrètes qui défient le système oppressif relève, de façon inhérente, du fait que les personnes privilégiées ne veulent pas renverser le statu quo, car ce dernier leur bénéficie. Par exemple, une femme blanche du mouvement a déjà reproché aux membres prônant l’intersectionnalité d’avoir trop d’attentes par rapport à son implication dans la lutte et elle a dit « ne pas pouvoir se battre pour toutes les causes » et « être épuisée », sous-estimant ainsi que pour beaucoup d’entre nous, la lutte climatique est une lutte pour la survie et qu’il s’agit d’un combat constant pour les personnes issues de minorités pour le respect de leur existence.

Ce faisant, l’effort que nous devons faire en tant que personnes QTBIPOC pour constamment expliquer les oppressions auxquelles nous faisons face, entraîne une grande fatigue et une méfiance justifiée envers nos compagnons et nos compagnes privilégié·es. Cela nuit à l’ensemble du mouvement, car ceux-ci et celles-ci nous font perdre du temps et de l’énergie en remettant en question les dynamiques oppressives, au lieu de consacrer ces ressources précieuses à la lutte collective.

Tokénisme

En plus de ne pas travailler à l’éradication des systèmes d’oppression au sein du mouvement, la majorité privilégiée instrumentalise notre marginalité et nous utilise pour convaincre le public que la lutte climatique est inclusive et diversifiée. Ceci crée un double discours hypocrite pour préserver le confort des personnes blanches, en leur donnant l’illusion qu’elles ne sont pas racistes, tout en leur permettant de mettre notre point de vue et nos expériences de vie de côté afin d’éviter de confronter leur propre racisme, ce qui perpétue des dynamiques nocives.

« J’ai eu le privilège d’être un porte-parole issu d’une minorité visible de Pour le futur (division secondaire de la CEVES), et c’était l’un des arguments majeurs qui m’ont permis d’être élu. À première vue, c’est une belle initiative, j’en conviens. Cependant, j’en garde un goût amer, car les actions du groupe que je représentais n’ont jamais été à la hauteur de leur parole et de leur affirmation de croire en l’intersectionnalité. Certains membres ont même mentionné le fait que le groupe ne devrait pas parler d’égalité et se concentrer sur l’environnement. On m’a aussi dit avec condescendance que ma couleur était la seule raison de ma “position”. » — Mika Pluviose

Ceci constitue un phénomène qui s’appelle tokénisme : les seul·es membres racisé·es du mouvement sont relégué·es aux médias, utilisé·es par le mouvement comme des marionnettes, pour donner l’impression de diversité et d’inclusion au sein du groupe, mais ces mêmes personnes sont pourtant qualifiées, de façon paternaliste, comme étant « agressives », « irrationnelles » et « émotives » lorsqu’elles dénoncent le racisme à l’interne. Par exemple, une femme racisée du mouvement s’est fait dire qu’elle faisait du « totalitarisme idéologique » par un homme blanc du groupe, après que celle-ci ait critiqué le racisme existant à l’interne et nié par les membres privilégié·es.

En somme, nous croyons fermement que la lutte climatique mainstream doit se positionner en solidarité avec les luttes sociales et travailler au démantèlement des systèmes d’oppression à l’interne et à l’externe. Nous exigeons également que la voix des personnes QTBIPOC soit priorisée lors des rencontres et des prises de décisions.

À cet effet, nous demandons que, d’ici janvier 2021 :

  1. Extinction Rebellion Québec et la CEVES publient une déclaration publique qui se positionne comme étant anti-raciste, anti-colonialiste, anti-capitaliste, anti-impérialiste, anti-homophobe, anti-transphobe et pro-féministe.
  2. Extinction Rebellion Québec et la CEVES octroient 10% de leur budget annuel en dons aux organismes QTBIPOC.
  3. Extinction Rebellion Québec et la CEVES rémunèrent les conférenciers et conférencières QTBIPOC invité·es, ainsi que leurs propres membres qui sont invité·es à organiser des ateliers de sensibilisation, d’une manière satisfaisante pour les deux parties.
  4. Extinction Rebellion Québec et la CEVES organisent une assemblée générale qui sera exclusivement consacrée à une discussion sur des solutions pour remédier aux problèmes mentionnés dans notre lettre.
  5. Extinction Rebellion Québec et la CEVES établissent une politique de justice transformatrice afin de régler les micro-agressions et les discriminations à l’interne, qui sera dirigée par le comité care/justice climatique, selon les souhaits des personnes affectées.

Ultimement, dans la perspective d’une lutte réussie, nous sommes persuadé·es que le mouvement mainstream pour la justice climatique doit impérativement être guidé par et pour les personnes QTBIPOC, afin de redoubler de solidarité envers les luttes des peuples autochtones et d’autres communautés marginalisées.

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