Le « Grand Moyen-Orient », selon Washington

mercredi 14 décembre 2005, par Gilbert ACHCAR

Quelle est l’importance géopolitique ou géostratégique de la formule du « Grand Moyen-Orient » et quelles sont les différentes vues qui peuvent exister au sein des Etats-Unis, l’Union Européenne et des régimes qui se trouvent dans cette large région ?

La formule du « Grand Moyen-Orient » (GMO), tel que défini par Washington, correspond à un découpage régional d’un point de vue stratégique strictement états-unien, sans rapport aucun avec les réalités historiques, culturelles, sociales, politiques ou économiques qui fondent les découpages régionaux en général. C’est d’ailleurs pourquoi cette formule n’a pas convaincu d’autres partenaires que les Etats-Unis eux-mêmes, ainsi que leur allié israélien qui partage en bonne partie leurs soucis stratégiques.

Il n’y a, en effet, aucune raison de définir une région qui va du Maroc à l’Afghanistan, en passant par la Turquie et l’Iran, sans intégrer le Caucase et l’Asie centrale, qui font partie, avec l’Orient arabe et les pays non arabes du soi-disant « GMO », de ce que l’on appelle l’Asie occidentale. En outre, pourquoi le Pakistan et l’Afghanistan devraient-ils appartenir au « GMO » plutôt qu’à l’Asie du Sud qui les regroupe avec le reste du sous-continent indien, etc. ?

Il est clair que la seule logique du découpage proposé par Washington est de correspondre à la zone d’expansion de l’intégrisme islamique hostile aux Etats-Unis. Cette logique s’inscrit dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » déclarée par l’administration Bush depuis le 11 septembre 2001. Les pays de l’ex-zone soviétique n’ont pas été inclus afin de ne pas froisser Moscou. Le reste du sous-continent indien non plus, afin de ne pas froisser New Delhi...

Le projet a été annoncé au moment où l’administration Bush était fortement embarrassée par le fait d’avoir à reconnaître que les fameuses « armes de destruction massives » n’existaient pas en Irak, malgré ses affirmations contraires pour justifier l’invasion du pays. Elle a alors choisi de mettre l’accent sur un prétexte de substitution : la « démocratie ». Washington a cherché à se justifier au nom d’une nouvelle version de la « mission civilisatrice » de l’époque coloniale.

Pour toutes ces raisons, le projet n’a pas convaincu. Les États concernés ont largement rejeté le découpage proposé, à commencer par les pays arabes. Même les alliés européens de Washington ont montré très peu d’enthousiasme. L’initiative de Washington a subi un véritable fiasco.

Quelle est l’importance de la lutte pour le contrôle des ressources énergétiques parmi les différentes grandes puissances globales et régionales ?

La lutte pour le contrôle des hydrocarbures est l’un des « mobiles » de l’histoire mondiale depuis le début du XXe siècle : elle était déjà un des enjeux majeurs de la Première Guerre mondiale. L’impérialisme allemand a cherché à s’assurer une présence dans ce qui est aujourd’hui l’Irak par accord avec l’Empire ottoman, tandis que les Britanniques et les Français se sont entendus, dès 1916, sur le dépeçage de l’Empire. Avec l’importance croissante de la consommation de pétrole comme source énergétique tout au long du siècle, la lutte pour le contrôle des ressources pétrolifères mondiales a sans cesse gagné en importance stratégique. Les Etats-Unis ont réussi à s’assurer une position prépondérante dans cette lutte en établissant, dès les années 1930, leur protectorat de facto sur le Royaume saoudien qui s’avérera détenir la plus grande part des réserves mondiales de pétrole. Dès la Seconde Guerre mondiale, Washington décidait de construire une base militaire majeure sur le territoire du Royaume, en pleine zone pétrolifère. Cette base dut être évacuée sous la pression du nationalisme arabe nassérien au début des années 1960.

C’est dans ce contexte que les Etats-Unis établirent une alliance stratégique privilégiée avec l’Etat d’Israël, devenu leur principale force militaire par procuration dans la région depuis les années 1960 jusqu’à la fin des années 1980. En 1990, l’agonie de l’URSS et l’invasion du Koweït par le régime de Saddam Hussein donnèrent à Washington la possibilité de rétablir une présence militaire massive dans la région du Golfe arabo-persique, en particulier sur le territoire saoudien.

Ce retour, tant dans ses modalités militaires que dans ses résultats en termes de contrôle états-unien sur cette région qui détient les deux tiers des réserves mondiales de pétrole, a joué un rôle décisif dans la définition de l’après-Guerre froide : alors que certains ont pu croire que la fin de l’URSS allait dévaluer la tutelle militaire qu’exerce Washington sur ses alliés européens et japonais, la guerre du Golfe de 1991 illustra de manière spectaculaire le caractère « indispensable » des Etats-Unis dans la défense du système de la domination occidentale (au sens politique, Japon inclus) à l’échelle mondiale.

C’était d’autant plus crucial sur le plan stratégique que les ressources pétrolières mondiales sont condamnées inexorablement au tarissement au cours de ce nouveau siècle. Avec le temps, dès la prochaine décennie, sinon dès aujourd’hui selon certains, le marché pétrolier va connaître une tension croissante poussant les prix à la hausse par conjonction d’une forte croissance de la demande et d’une stagnation, puis d’un déclin de l’offre pour des raisons physiques.

Quelle est l’importance du conflit d’Iraq dans ce cadre et quelles hypothèses d’avenir on peut avancer ?

L’objectif de Washington était clairement de parachever sa mainmise sur la région du Golfe : d’abord en s’emparant de l’Irak, puis en rétablissant sa tutelle sur l’Iran, tombée avec le Chah en 1979. C’est pourquoi l’occupation de l’Irak - que Bush père n’avait pas pu mener jusqu’au bout pour des raisons politiques - est restée une préoccupation stratégique prioritaire de Washington après 1991, avec un embargo aux conséquences génocidaires imposé au pays.

Le 11 septembre 2001 offrit à l’administration de Bush fils, dix ans plus tard, le prétexte idéologico-politique pour mener à bien cette occupation différée, non sans quelques mensonges à l’appui.

Aujourd’hui, avec le Royaume saoudien, les autres monarchies pétrolières et l’Irak - pourvu, bien sûr, que Washington parvienne à stabiliser son occupation de ce dernier pays - les Etats-Unis contrôlent dans cette seule région près de la moitié des ressources pétrolifères mondiales.

Or, rien n’est moins sûr aujourd’hui que la perpétuation à long terme de la mainmise états-unienne sur l’Irak. C’est le résultat de choix faits par Washington et dictés par des considérations à la fois stratégiquement erronées et idéologiquement motivées. Je veux parler du choix de démanteler l’appareil d’Etat baasiste : alors qu’il était possible pour Washington de s’entendre avec la majeure partie de cet appareil afin de contrôler l’Irak par son truchement - cette option avait été défendue par Allaoui [Iyad Allaoui sera Premier ministre du gouvernement intérimaire de Bagdad]avant l’invasion - le choix a été fait de le démanteler. Pour deux raisons : d’une part, la méfiance vis-à-vis du maintien d’un appareil d’Etat important dans un pays comme l’Irak, qui pourrait s’affranchir de nouveau de la tutelle des Etats-Unis et menacer Israël (les pro-israéliens ont poussé au démantèlement) ; d’autre part, le discours idéologique des néo-conservateurs (eux-mêmes pro-israéliens) sur une « débaasification » devant déboucher sur un Irak « démocratique » pro-américain et ami d’Israël.

C’était évidemment une « vue de l’esprit ». Contre ce discours typiquement « idéaliste », le bon sens des « réalistes » l’emporte facilement. L’Irak ne pouvait qu’illustrer ce que Samuel Huntington, « réaliste » bien connu, appelle le « paradoxe de la démocratie » : il est des régions du monde où des élections démocratiques ne peuvent apporter au pouvoir que des courants hostiles aux Etats-Unis, si ce n’est à l’Occident. Il est évident que l’Irak appartient à ce type de régions : le sentiment hostile à Washington est à son comble dans cette partie du monde, où s’ajoute au ressentiment envers des régimes abhorrés soutenus par les Etats-Unis le soutien de ces derniers à l’Etat d’Israël, au moment où celui-ci mène la politique la plus brutale de son histoire contre les Palestiniens.

Aujourd’hui, Washington se retrouve dans une situation éminemment difficile en Irak : non seulement en raison de l’extension des actions armées dans les régions arabes sunnites du pays, mais aussi, et surtout, en raison de l’émergence par les urnes d’un gouvernement de légitimité populaire, soutenu par des forces politico-religieuses hostiles au maintien à long terme, si ce n’est à court terme, de la présence des troupes étrangères dans le pays. Un gouvernement qui a plus de sympathies pour Téhéran que pour Washington, au moment où les Etats-Unis, et leur allié israélien, s’opposent frontalement à un « axe du mal » régional qui va du Hezbollah libanais au régime iranien, en passant par le régime syrien et, maintenant, des forces pro-iraniennes prépondérantes dans le nouveau gouvernement irakien.

Pourquoi la dimension religieuse a un rôle croissant dans la région et quelles sont les possibilités d’évolution des différents courants qui s’expriment ?

Il y a deux réponses possibles à cette question : l’une est de nature « essentialiste » ou « culturaliste », et postule que la force des courants islamiques, en particulier les courants intégristes islamiques, dans la région est due à la nature même de l’islam en tant que religion. Mais cette réponse ne saurait expliquer pourquoi, s’il en est ainsi, ce ne fut pas toujours le cas. Dans les années 1950 et 1960, les courants intégristes avaient été réduits à un rôle marginal par le nationalisme « socialisant », notamment sa version nassérienne dans le monde arabe. Ce n’est qu’à partir de la fin des années 1970 que les courants intégristes, catalysés par la « révolution islamique » en Iran, se sont imposés comme vecteurs principaux des contestations populaires, en particulier les plus radicales.

L’autre réponse à la même question situe l’explication dans les facteurs socio-économiques et politiques : l’exacerbation des tensions sociales avec les mesures de libéralisation économiques pratiquées dans la région dès les années 1970, aggravées par l’inflation dérivée de la hausse des revenus pétroliers, a alimenté le ressentiment populaire. Or, celui-ci ne pouvait plus s’exprimer par le canal du nationalisme progressiste frappé de discrédit et agonisant ou dégénéré (comme les régimes baasistes de Damas et Bagdad). Par ailleurs, le mouvement ouvrier autonome est quasiment absent de l’ensemble de la région, et la gauche radicale n’a jamais dépassé un statut très marginal, d’autant que, dès les années 1970, le « communisme » était à son tour de plus en plus discrédité avec la décrépitude de l’URSS, puis l’invasion soviétique de l’Afghanistan.

Dans ces conditions, les courants intégristes se sont imposés comme vecteur de rechange. Ils avaient été promus, dans les années antérieures, par Washington et ses alliés saoudiens comme instrument idéologico-politique de lutte contre le nationalisme de gauche dans les pays musulmans, puis utilisés par les gouvernements locaux, dans les années 1970, pour contrer la poussée de gauche consécutive à la guerre israélo-arabe de 1967 et à la montée de la Résistance palestinienne.

Certes, la nature de la religion islamique est un facteur important : elle explique le caractère socialement réactionnaire des contestations intégristes, puisque toute adhésion littéraliste aux corpus théologique classique de l’islam, vieux d’un millénaire, ne peut se traduire autrement que par une attitude éminemment rétrograde face à la société moderne.

A cet égard, la comparaison avec l’Amérique latine est éclairante : dans cette partie du monde, les idéaux de gauche - comme on s’en aperçoit bien aujourd’hui - ont beaucoup moins été discrédités que dans le monde musulman, notamment en raison de la popularité maintenue du régime cubain. Par ailleurs, dans la religion chrétienne, le retour aux « écritures saintes », lorsqu’il privilégie les Evangiles au détriment de l’Ancien Testament, est beaucoup plus facile à concilier avec une politique de gauche, voire de gauche radicale, que dans l’islam. La raison en est que le corpus fondateur de l’islam contient déjà une codification des rapports sociaux et de certaines formes de pouvoir de son époque, de même que l’Ancien Testament, tandis que le message christique est essentiellement moral et « égalitaire », laissant « à César » le gouvernement des humains. C’est par ces facteurs combinés, entre autres, que s’explique, à mon sens, le rôle fondamental de la théologie de la libération dans la gauche latino-américaine.

Maintenant, quelles sont les possibilités d’évolution de la contestation politico-religieuse islamique ? Pour les raisons déjà indiquées, j’exclus une radicalisation « à gauche » de ces courants, une version musulmane de la théologie de la libération que certains croient possible, et que d’autres ont cru même reconnaître dans les courants intégristes actuels malgré le caractère éminemment réactionnaire de leur programme sur le plan social, en particulier en ce qui concerne les femmes. L’intégrisme musulman, avec toutes ses contradictions et ses aspects réactionnaires, continuera à dominer la scène de la contestation populaire tant que n’émergera pas une alternative progressiste crédible, qui pourrait être issue en partie de ruptures en son sein.

Il faudrait qu’apparaisse et s’impose sur le terrain de la contestation dans le monde musulman un prolongement régional du mouvement altermondialiste, qui me semble être le principal vecteur d’une nouvelle gauche à l’échelle mondiale. Pour le moment, cette perspective en est encore au stade embryonnaire dans les pays musulmans. Mais si le mouvement mondial continue à prendre de l’ampleur, il ne manquera pas de catalyser puissamment la croissance de ses ramifications dans le monde islamique.


* Réponses faites par Gilbert Achcar à des questions de la Revista Internacional de Filosofía Polític, coéditée par l’UNED (Universidad Nacional de Educación a Distancia, Espagne) et l’UNAM (Universidad Autónoma Metropolitana, México)Madrid, n° 25, juillet 2005.

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