La voix des femmes révoltées enflamme Alger : « Il n’y a pas de festivités, il y a des manifs ! »

lundi 9 mars 2020, par Mustapha Benfodil

« N’offrez pas de fleurs, le 08 Mars n’est pas la Saint-Valentin », gronde une bannière brandie par une manifestante qui paradait, hier, dans les rues d’Alger. Sur d’autres pancartes, on peut lire ce même message : « On n’est pas venues faire la fête, on est venues pour que vous partiez ».

Comme en écho à ce slogan, la foule, composée essentiellement de femmes, des femmes de tout âge et de toute condition, scandait : « Ma djinache nahtaflou ya issaba, djina bach tarahlou ya îssaba ! » (On n’est pas venus faire la fête, on est venus pour vous obliger à partir). On l’aura compris : ce 8 mars 2020 a des accents insurrectionnels et vient rappeler comme de juste que cette date symbolique, c’est avant tout un moment de lutte, une séquence d’une longue marche de la dignité pour les droits des femmes.

Les Algériennes portent le Hirak

Une manif était annoncée pour 14h, avec, comme point de départ, le carré féministe qui prend habituellement place près du portail latéral de la Fac centrale, pas loin de la place Audin. Vers 13h45, en nous approchant du point de rendez-vous, on aperçoit un cortège qui s’ébranle en direction de la Grande-Poste. Constitué au début de quelques dizaines de personnes, il va grossir au fil de la manif jusqu’à atteindre plusieurs centaines de manifestantes.

À hauteur de la Grande-Poste, le cortège tourne vers Pasteur, puis emprunte la rue Khemisti jusqu’au carrefour qui donne sur le boulevard Amirouche. La foule scande les slogans habituels du hirak : « Dawla madania, machi askaria ! » (État civil pas militaire), « Qolna el îssaba t’roh ! » (On a dit la bande doit partir), « Djazaïr horra dimocratia ! » (Algérie libre et démocratique)… Sur les pancartes qui défilent, on pouvait lire : « Il n’y a pas de festivités, il y a des manifestations ! » « Vive la femme algérienne libre ! » « 08 Mars, article 8 », « Women are the soul of the revolution » (Les femmes sont l’âme de la révolution), « La voix de la femme est une révolution », « Révolte-toi, résiste, défie », « 08 mars 2020 avec le hirak »…

Des bannières sont hissées avec ces messages : « Nous sommes fortes, nous sommes fières, nous sommes les grandes gagnantes », « Les Algériennes ont porté toutes les guerres, tous les mouvements. Aujourd’hui, elles portent le hirak ». Une femme manifeste avec son fils en arborant cet écriteau : « Le peuple est roi, veut un État de droit ». Plusieurs mères de disparus participent à la marche. L’une d’elles écrit : « Nous sommes les mères qui luttent depuis 25 ans pour connaître la vérité sur le sort de nos enfants disparus après leur arrestation par les services de sécurité ».

Toutes dans la rue pour la justice et l’égalité !

Melissa, diplômée de l’École polytechnique, s’est fendue pour sa part de cette sentence cinglante : « La femme qui a porté des bombes pendant la Révolution n’accepte pas l’humiliation ». Daouïa, étudiante en architecture à l’EPAU [École polytechnique d’architecture et d’urbanisme], défile avec ce mot d’ordre : « Travailleuses, étudiantes, femmes au foyer, toutes dans la rue pour la justice et l’égalité en droits ».

Pour elle, dire que « ce n’est pas le moment de parler des droits des femmes », comme on a pu l’entendre, n’a aucun sens. « Bien sûr que c’est une question légitime que de parler des droits des femmes ! Parce qu’on ne peut pas parler de démocratie s’il n’y a pas de liberté et de droits pour les femmes. Cette question ne peut pas être dissociée du combat global que mène le peuple algérien. On ne peut pas se battre pour une Algérie démocratique, une Algérie libre, si les femmes ne sont pas libérées », tranche la jeune étudiante.

La manifestation poursuit sa progression, s’engouffre dans la rue Asselah Hocine. Des youyous stridents fusent, soutenus par un concert de klaxons. Ambiance de feu sous le regard des forces antiémeute qui se gardent d’intervenir, contrairement à samedi dernier où de terribles violences policières se sont abattues sur les manifestants (qui réclamaient la libération des prisonniers politiques). Lorsque le cortège arrive aux abords de la rue Abane Ramdane, un cordon de sécurité tente d’empêcher la foule d’avancer.

La crue humaine finit par déborder le mur d’uniformes bleu marine. Et la marée ardente de foncer en direction du tribunal de Sidi M’hamed où comparaissaient plusieurs manifestants, dont notre confrère Khaled Drareni, arrêté la veille et placé en garde à vue au commissariat de Cavaignac. La foule martèle : « Ettalgou el massadjine, ma baouche el cocaine ! » (Libérez les détenus, ce ne sont pas des vendeurs de cocaïne – allusion au fils de Tebboune). À un moment, on entend ce chant émouvant : « Ya lehrayar bravo alikoum, wel djazzair teftakhar bikoum ! » (Bravo, femmes libres, l’Algérie est fière de vous).

Le cortège tourne ensuite par la rue Rachid Kssentini, qui longe le Square Port-Saïd, et se déverse sur le boulevard Zighout Youcef. Halte fracassante devant le Conseil de la nation aux cris de : « Klitou lebled ya esserraquine ! » (Vous avez pillé le pays, voleurs). Un jeune lâche en direction de son copain : « Wallah nos femmes valent mieux que nos hommes ! » La police barre l’accès vers l’APN (Assemblée populaire nationale). La procession est forcée de revenir vers la rue Asselah Hocine. Les manifestants s’arrêtent un long moment à hauteur du commissariat de Cavaignac, où plusieurs voix scandent le nom du journaliste Khaled Drareni.

Quand je sors, je veux être libre, pas courageuse

15h30. Nous rejoignons l’autre marche, celle qui s’est ébranlée à partir du carré féministe. Chemin faisant, nous croisons une citoyenne qui remontait la rue Didouche en soulevant un grand panneau avec cette inscription : « Hirak même combat, égalité des droits ». Sur l’autre face, elle a écrit : « Meilleurs vœux de liberté ».

Nous retrouvons nos amies féministes à l’intersection entre la rue Didouche Mourad et le boulevard Victor Hugo. La foule clame : « Oh ya Hassiba, ouledek marahoum’che habssine, oh ya Hassiba, âla el houriya m’âwline ! » (Hassiba Ben Bouali, tes enfants ne céderont pas, ils arracheront la liberté). Un peu plus bas, sur la rue Hassiba Ben Bouali justement, les militantes féministes chantent joyeusement, sur un air de Bella Ciao : « Qanoune el oussra, el onf wel hogra, yetnahwa ga3 ! » (Le code de la famille, la violence et la hogra – injustice, mépris–, qu’ils dégagent tous).

Une marée spectaculaire déferle sur la rue Hassiba. Des voix s’écrient : « Qanoun el oussra à la poubelle ! » (Code de la famille à la poubelle). On pouvait entendre aussi : « Hoqouq nesswiya, dawla madania ! » (Droits des femmes, État civil). Une banderole rouge est déployée avec ces mots : « Tu n’acceptes pas la hogra du système ? Alors n’accepte pas la hogra contre les femmes ».

D’autres banderoles disaient : « Les femmes algériennes se sont soulevées pour l’égalité », « Pas d’Algérie libre et démocratique sans les droits des femmes ». Sur plusieurs feuilles de papier A4, ces revendications : « Justice sociale », « Égalité des droits », « Liberté d’expression ». Une pancarte proclame : « Les femmes algériennes luttent depuis 1962 pour leurs droits de femmes et de citoyennes ». Retenons enfin cette pépite : « Quand je sors, je veux être libre, pas courageuse ». Magistral !

Article d’abord publié dans El Watan

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