L’assassinat de Qassem Soleimani et la marche vers la guerre

mercredi 15 janvier 2020, par Elizabeth Leier

Ce n’est pas exagéré d’imaginer que l’assassinat d’un des plus hauts responsables militaires iraniens puisse mener à l’éclatement d’un conflit mondial.

Le soir du 2 janvier, le monde a été témoin d’une attaque impitoyable et dangereuse perpétrée par les forces américaines et officiellement sanctionnée par le président Donald Trump. Qassem Soleimani, commandant de haut niveau des Al-Qods, la force secrète iranienne, se rendait à Bagdad quand il a été tué par une frappe de drone commandée par le président américain.

Soleimani était un commandant militaire vénéré et reconnu comme l’un des principaux stratèges responsables de la défaite de l’État islamique et d’autres insurrections fondamentalistes au cours des dernières années. Sans surprise, l’Iran a fermement dénoncé cette attaque comme une provocation infondée et a promis de « sévères représailles » [1].

Cette dernière attaque fait suite à une série de provocations, dont la culpabilisation de l’Iran concernant une attaque contre l’ambassade américaine à Bagdad, ainsi qu’une frappe aérienne qui a entraîné la mort d’un entrepreneur militaire américain.

En septembre, l’Iran a également été accusé d’avoir attaqué des infrastructures pétrolières saoudiennes malgré un manque flagrant de preuves.

La rhétorique trompeuse qui sous-tend la politique officielle américaine à l’égard de l’Iran a été comparée à la désinformation utilisée pour justifier l’invasion du Vietnam et de l’Irak. Si nous assistons effectivement à une version « redux » de ces terribles guerres, alors nous avons déjà une idée des ravages et des pertes de vie qui peuvent résulter d’une telle conflagration.

Un bref aperçu des relations américano-iraniennes

Après la révolution iranienne de 1979 - conséquence du coup d’État parrainé par les États-Unis contre le gouvernement iranien démocratiquement élu en 1953 - les relations américano-iraniennes ont été extrêmement tendues. Au fil des ans, les États-Unis ont noué des liens intimes avec d’autres acteurs régionaux, tels que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis (EAU) et, surtout, Israël, qui considèrent tous l’Iran comme un joueur dangereux et imprévisible.

Selon les câbles diplomatiques publiés par WikiLeaks, un élément principal qui façonne l’interaction avec l’Iran est l’engagement américain à maintenir la domination israélienne dans la région. L’influence du lobby israélien sur les relations américano-iraniennes s’exprime de manière flagrante dans les câbles où les responsables diplomatiques parlent de la nécessité de maintenir « l’avantage militaire qualitatif » d’Israël.

Les câbles WikiLeaks révèlent également les intérêts économiques importants cachés derrière une éventuelle guerre menée par les États-Unis contre l’Iran. Commençant sous la présidence de Clinton, le désir de pousser le programme américain de défense antimissile auprès des alliés occidentaux et des États du Golfe a grandement influencé les attitudes américaines à l’égard de l’Iran. L’exagération des capacités nucléaires de l’Iran et de ses autres capacités militaires offensives a servi à vendre aux États inquiets le programme de défense antimissile et les convaincre de l’achat d’armes de fabrication américaine. Cette stratégie a été efficacement maintenue sous les administrations Bush et Obama. Selon Gareth Porter, qui a analysé les câbles WikiLeaks :

“La position de l’administration Obama sur la menace des missiles iraniens pour l’Europe et le Moyen-Orient a également servi les intérêts du Pentagone et de ses alliés en vendant des technologies de défense antimissile et offensives à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis et au Koweït, et en construisant un système pour un système intégré de défense antimissile dans la région du Golfe.”

L’administration Obama a réussi à exploiter les craintes entourant l’Iran. En 2008, les EAU ont acheté une technologie de défense antimissile à des fabricants d’armes américains, aboutissant à un contrat de 5,1 milliards de dollars avec Lockheed Martin et Raytheon. En 2010, l’Arabie saoudite a officiellement signé un contrat pour acheter pour 60 milliards de dollars d’armes aux États-Unis. La vente comprenait 84 Boeing F-15, 70 des hélicoptères d’attaque Apache de Boeing et 36 de ses AH-6M Little Birds.

D’ailleurs, quelques minutes seulement après la confirmation par la Maison-Blanche de l’assassinat de Soleimani, les actions des fabricants d’armes américains Northrop Grumman, Boeing, Raytheon et Lockheed Martin ont tous fait un bond de plusieurs points de pourcentage. Il serait difficile de trouver des preuves plus convaincantes de la corrélation claire entre les intérêts économiques et impérialistes américains et les conflits qu’elle provoque.

Une escalade des tensions

Bien qu’elle présente l’Iran comme une menace importante, l’administration Obama a réussi à négocier un accord nucléaire historique, connu sous le nom de Plan d’action global conjoint, qui aurait pu servir à réduire les tensions. L’accord a cependant été de courte durée, car Trump s’est retiré de l’accord après sa victoire électorale, préférant plutôt imposer à l’Iran des sanctions plus sévères. Les effets de ces sanctions se sont fait ressentir principalement par la population iranienne qui souffre désormais de conditions économiques de plus en plus suffocantes.

Les sanctions ont été dénoncées à la fois par la Cour pénale internationale, qui les a déclarées illégales en 2018, et par des organisations humanitaires telles que Human Rights Watch. Cette dernière a produit un rapport qui détaille les impacts des sanctions sur la santé des Iraniens qui ont du mal à accéder aux produits essentiels, tels que les médicaments.

Cette escalade progressive du bellicisme s’est maintenant transformée en agression. Un jour après l’assassinat de Soleimani, la presse irakienne a signalé des frappes aériennes près de l’ambassade américaine. Bien que l’on ignore encore comment ce conflit va se développer, il est certain qu’il entraînera des crimes horribles, des abus et des effusions de sang s’il n’est pas arrêté.

Soleimani : un allié dans la lutte contre l’État islamique

Le rôle de Soleimani dans la lutte contre Daech est absent d’une grande partie de la couverture de l’assassinat. Pendant un certain temps, la force Al-Qods s’est alliée aux armées occidentales prises dans la lutte contre les groupes extrémistes de la région. Ces factions fondamentalistes sunnites, associées à la doctrine wahhabite d’Arabie saoudite, constituent une menace existentielle pour la population chiite iranienne. Cela a conduit à une brève coopération entre Soleimani et les troupes américaines.

Il est ironique que la Maison-Blanche ait ordonné l’exécution d’un ancien allié tout en maintenant des liens étroits avec l’Arabie saoudite. Ces liens perdurent malgré l’exportation du wahhabisme par le royaume.

La complaisance de la presse grand public

Les réactions des médias grand public à cette escalade dangereuse ont été pour la plupart complaisantes concernant les actions belligérantes de l’administration Trump. De nombreux médias ont répété sans réserve le discours de Washington, faisant écho à l’affirmation, non prouvée et commode, que Soleimani était en train d’orchestrer une attaque contre les États-Unis et leurs alliés dans la région.

Quelques minutes après l’assassinat du commandant iranien, NBC a célébré la mort du « méchant numéro un du monde (World’s number one bad guy) ».

Il n’y a eu aucune enquête sur les allégations de provocations iraniennes qui sont utilisées pour justifier cette dernière escalade. Tout comme il a été célébré pour avoir largué la « Mère de toutes les bombes » en Afghanistan sans égard pour les vies civiles, Trump est maintenant célébré pour sa réponse acharnée à l’agression présumée de l’Iran. L’absence d’analyses critiques, en particulier compte tenu des immenses enjeux d’un conflit entre l’Iran et une coalition occidentale, est profondément troublante.

Alors que nous considérons les dangers considérables qui entourent une éventuelle guerre avec l’Iran, il est d’une importance vitale de dénoncer les mensonges et les fabrications actuellement colportés pour la justifier. De plus, à la lumière des puissants intérêts qui motivent ce conflit au Moyen-Orient, il est essentiel de mobiliser l’opposition collective et civile nécessaire pour arrêter cette guerre insensée.

Article d’abord paru sur le site de Canadian Dimension.

Traduction  : Elizabeth Leier


Notes :
[1] N.D.L.R. : L’article a été rédigé et publié originellement en anglais avant les tirs iraniens sur les bases d’Al-Asad et d’Erbil (Opération Martyr Soleimani) et la tragédie du vol PS-752.

À propos de Elizabeth Leier

Elizabeth Leier est journaliste pigiste et étudiante diplômée à l’Université Concordia à Montréal. Elle s’intéresse à la politique internationale, à la politique étrangère et à la justice climatique. Elizabeth est membre du comité de rédaction du Journal des Alternatives.

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