Hommage à Bernard Stiegler

mardi 22 septembre 2020, par Laurence Harang

Le 6 août 2020, un philosophe d’une grande richesse et d’une grande intransigeance est parti. Durant son parcours, Bernard Stiegler a voulu rendre compte de la folie de ce monde – à sa manière. Toute barbarie est à craindre pour celui qui l’observe. Mais elle est aussi à « panser ». Car tout poison exige un remède pour celui qui sait réparer, cicatriser des blessures. Pour s’en convaincre, il suffit de relire Nietzsche et son diagnostic sans appel à la fin du XIXe siècle : l’époque est malade ; plus précisément l’humanité est malade d’elle-même ; encore faut-il qu’elle puisse penser ce mal qui la ronge. Ce n’est pas seulement une question de psychologie mais de physiologie comme l’affirme avec raison Canguilhem : « Le pouvoir et la tentation de se rendre malade sont une caractéristique essentielle de la physiologie humaine ». (« Le normal et la pathologique », cité dans Qu’appelle-t-on panser I).

Mais peut-on tirer des leçons de ce qui advient ? Il faut un certain courage et une certaine lucidité. Le courage, affirme Bernard Stiegler, est « ce qui craint un danger sans en avoir peur. » Regarder le monde avec effroi alors constitue une sorte de catharsis salutaire. Mais combien d’homme, de gouvernements en sont-ils capables ? Force est de constater que la figure de Donald Trump constitue un « simulacre de parrêsia », c’est-à-dire d’un faux franc-parler. En ce sens, le président Trump cristallise le symptôme d’une maladie de la civilisation qui ne croit plus en la vérité, au savoir objectif.

Pourtant, la maîtrise du savoir émancipe et délivre l’humanité de ses errances. Il suffit de rappeler que Bernard Stiegler s’est construit à partir des seules forces de sa volonté et de son courage : courage d’apprendre à penser grâce à deux philosophes – Gérard Granel et Jacques Derrida à Toulouse. Dans un entretien en janvier 2020, Bernard Stiegler rappelait que son engagement « communiste » résultait de la foi en une transmission du savoir ; l’intellectuel qui apprend à l’ouvrier à découvrir des conceptions du monde. Or, le XXIe siècle est le siècle de « la bêtise » qui ne se voit pas et donc s’aveugle. Une fois encore, il s’agit de « penser » et de « panser » la bêtise ; à défaut de n’être qu’un Épiméthée « imbécile » (La technique et le temps) ! Le salut de l’homme, paradoxalement, repose sur une scène terrible : la tragédie produit un effroi mais elle peut guérir et même « panser » l’humanité de son aveuglement. Quelle figure pourrait incarner ce courage et cette lucidité au XXIe siècle ?

C’est avec un grand respect et une grande attention pour la jeune suédoise Greta Thunberg – attention accordée à la jeunesse en général – que Bernard Stiegler salue la figure ressuscitée d’Antigone : devant l’assemblée générale des Nations-Unies en septembre 2019, la jeune militante lance à la figure des dirigeants irresponsables : « Comment osez-vous ? ». Prendre conscience de l’ère de l’Anthropocène (activité humaine qui va modifier l’écosystème) devrait-il mener à une destruction totale ? C’est par son franc-parler que Greta Thunberg, dans une immense colère – celle d’une jeunesse sacrifiée – espère réveiller la conscience des dirigeants politiques.

Nous retiendrons principalement de Bernard Stiegler cette attention accordée aux autres face au péril qui ne cesse de menacer l’humanité. En cela, l’intransigeance de Bernard Stiegler répond à la fermeté de Greta Thunberg. Il est à espérer que les acteurs de ce monde entendront la dernière leçon de Stiegler ; celle du courage et de la vérité.

Cet hommage, intitulé Le courage de la vérité, est le #9 d’une série de 15 textes publiés sur le site unphilosophe.com.

Photo : Samuel Huron sur Flickr

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