Face au coronavirus, les « solutions » technologiques renforcent les systèmes de surveillance de l’État

mardi 5 mai 2020, par Evgeny Morozov

Le rôle des révolutionnaires du monde numérique est de tout remettre en question, sauf l’institution centrale de la vie moderne qu’est le marché.

En l’espace de quelques semaines, le nouveau coronavirus a paralysé l’économie mondiale et envoyé le système capitaliste aux soins intensifs. De nombreux penseurs ont exprimé l’espoir que cette déconfiture conduise à l’instauration d’un système économique aux valeurs plus humaines, mais d’autres entrevoient un avenir plus sombre et crient haro sur la surveillance techno-totalitaire de l’État.

Les clichés du roman 1984 semblent dépassés, ayant cessé d’être représentatifs de l’avenir qui nous attend. Il faut dire que le capitalisme contemporain est plus fort - et plus tordu - que ce que ses détracteurs pourraient imaginer. Non seulement les nombreux obstacles sur son chemin ouvrent-ils de nouvelles voies vers le profit, mais ils lui apportent également un surcroît de légitimité, le salut ne semblant pouvoir venir que des Bill Gates et Elon Musk de ce monde. Les mécanismes de défense du système capitaliste sont d’autant plus vigoureux que les crises qu’il subit sont sérieuses : la mort annoncée du capitalisme n’est pas pour aujourd’hui !


Nous avons maintenant passé un mois à débattre de la manière dont ces technologies pourraient menacer notre vie privée… mais là n’est pas le plus grand danger pour nos démocraties.


Il n’en demeure pas moins que les adversaires du capitalisme n’ont pas tort de crier au loup, car la COVID-19 ne fait que renforcer leurs craintes. Cette maladie a en effet agi comme un révélateur de la faillite des dogmes néolibéraux de la privatisation et de la déréglementation. On a en effet pu voir ce qui se passe lorsque les hôpitaux sont exploités dans la seule perspective du profit et qu’on sabre dans les services publics au nom de l’austérité. Mais le capitalisme ne survit pas seulement grâce au néolibéralisme ; ce dernier ne fait que jouer le mauvais rôle en enfonçant le clou à la manière de Margaret Thatcher, dont la formule « there is no alternative » (il n’y a qu’une solution, à défaut de toute autre) a marqué les esprits.

Dans ce drame, le beau rôle est joué par le « solutionnisme », une idéologie qui a transcendé ses sources de la Silicon Valley pour façonner désormais la vision des élites qui nous dirigent. Dans sa forme la plus primitive, cette idéologie énonce que, faute d’autres possibilités (ou de temps, ou de financement), le mieux que nous puissions faire est de mettre des pansements numériques sur les dégâts. Les solutionnistes préconisent le déploiement de solutions technologiques ayant l’avantage d’éviter de faire de la politique. Lesdits solutionnistes préconisent en effet des mesures « post-idéologiques » pour continuer à faire tourner les rouages du capitalisme mondial.

Après des décennies de politique néolibérale, le solutionnisme est devenu la réponse par défaut aux problèmes politiques, aussi nombreux soient-ils. Pourquoi un gouvernement investirait-il dans la remise en état d’un réseau de transport public en décrépitude, par exemple, s’il peut se contenter de recourir au traitement massif de données (« big data ») pour gérer le trafic de passagers de manière à dissuader ceux-ci de faire des déplacements aux heures de pointe ? Comme l’a déclaré l’architecte d’un programme de ce type à Chicago il y a quelques années, « les solutions consistant à renforcer l’offre [comme] la construction de lignes de transport en commun supplémentaires... sont très coûteuses ». Au lieu de cela, « ce que nous faisons, c’est examiner comment gérer la demande au moyen du traitement massif de données, le but étant d’informer les usagers des meilleurs moments pour effectuer leurs trajets ».

Cette idéologie solutionniste est intimement liée à celle du néolibéralisme, cette dernière ayant pour objet de remodeler le monde selon des schémas datant de la guerre froide : davantage de concurrence et moins de solidarité, davantage de destruction créatrice et moins de planification gouvernementale, davantage de développement du marché et moins d’État-providence. L’échec du communisme a aidé à avancer sur cette voie, mais le fait est que l’essor de la technologie numérique a créé un nouvel obstacle.

Et en quoi peut bien consister cet obstacle ? Si le traitement massif de données et l’intelligence artificielle ne favorisent pas naturellement les activités non conditionnées par le marché, elles permettent en revanche d’imaginer plus facilement un monde post-néolibéral, dans lequel la production serait automatisée et où la technologie ferait tourner le système de santé universel et l’éducation pour tous : un monde où l’abondance serait mutualisée, plutôt que d’être monopolisée.

C’est précisément là qu’intervient le solutionnisme. Si le néolibéralisme est une idéologie proactive, le solutionnisme est une idéologie réactive, qui désarme, désactive et écarte toute alternative politique. Le néolibéralisme restreint les budgets publics, tandis que le solutionnisme réduit l’imagination collective. Le solutionnisme se donne pour mission de convaincre le commun des mortels que la seule utilisation légitime des technologies numériques consiste à tout perturber et révolutionner à l’exception de l’institution centrale de la vie moderne qu’est le marché.

Le monde est de nos jours fasciné par les technologies solutionnistes. Cela va d’une application polonaise qui exige des patients atteints du coronavirus qu’ils prennent régulièrement des selfies pour prouver qu’ils restent à l’intérieur à un programme chinois implanté sur les téléphones cellulaires pour déterminer qui peut aller à l’extérieur (sur la base d’une classification de l’état de santé selon un code de couleurs). Les gouvernements se sont tournés vers des sociétés telles qu’Amazon et Palantir pour profiter de leurs infrastructures et de leurs systèmes de modélisation des données, tandis que Google et Apple ont uni leurs forces pour mettre en place des solutions de traçage des données « préservant la vie privée ». Et dès que des pays seront prêts pour la reprise des activités, le secteur technologique se fera un plaisir de mettre à contribution son expertise technocratique pour faire du « nettoyage ». L’Italie a d’ailleurs déjà mandaté Vittorio Colao, l’ancien PDG de Vodafone, pour diriger son groupe de travail post-crise.

En fait, on peut distinguer deux courants de solutionnisme dans les réponses gouvernementales apportées à la pandémie. Les « solutionnistes progressistes » présupposent que si les bonnes informations sont présentées aux bonnes personnes (via des applications), on pourra montrer aux gens comment agir dans le meilleur intérêt de l’ensemble de la population : c’est la politique dite du « nudging » appliquée au Royaume-Uni dans la phase initiale de la crise, avec des conséquences désastreuses. Les « solutionnistes punitifs » veulent de leur côté utiliser la vaste infrastructure de surveillance du capitalisme numérique pour limiter nos activités quotidiennes et punir quiconque ne respecterait pas les règles.

Nous avons maintenant passé un mois à débattre de la manière dont ces technologies pourraient menacer notre vie privée… mais là n’est pas le plus grand danger pour nos démocraties. Le vrai risque est que cette crise consacre la boîte à outils du solutionnisme comme option par défaut pour résoudre tous les autres problèmes existentiels, allant des inégalités sociales aux changements climatiques. Après tout, il est beaucoup plus facile de déployer des technologies solutionnistes pour influencer le comportement individuel que de poser des questions politiques difficiles sur les causes profondes de ces crises.

Mais les réponses solutionnistes à la pandémie ne feront que précipiter le rétrécissement de notre imagination collective - et rendront un monde où les géants de la technologie ne dominent pas notre infrastructure sociale et politique plus difficile à concevoir.

Nous sommes tous devenus des solutionnistes. Lorsque nos vies sont en jeu, les promesses abstraites d’émancipation politique sont moins rassurantes que celles d’une application qui vous dit quand vous pouvez quitter votre maison sans problème. La vraie question est de savoir si nous serons encore solutionnistes demain.

La grande résilience du solutionnisme et du néolibéralisme ne vient pas du fait que ces systèmes de pensée véhiculent de bonnes idées, mais du fait qu’il s’agit d’idées qui ont refaçonné en profondeur nos institutions, y compris les gouvernements. Et le pire est à venir : la pandémie aura pour effet de doper l’État axé sur le solutionnisme, comme les attentats du 11 septembre ont dopé l’État axé sur la surveillance en profitant du vide politique pour instaurer des pratiques antidémocratiques, à l’époque au nom de l’innovation plutôt que pour de simples raisons de sécurité.

L’une des fonctions de l’État axé sur le solutionnisme est de décourager les développeurs de logiciels, les bidouilleurs informatiques et les entrepreneurs en herbe d’expérimenter avec des formes d’organisation sociale inédites. Que l’avenir appartienne aux start-ups ne procède pas d’une évolution naturelle, mais serait plutôt la résultante des politiques appliquées. Il en découle que les entreprises technologiques plus subversives, susceptibles de stimuler les économies solidaires non marchandes, ne dépassent pas le stade du prototype. Ce n’est pas pour rien que nous n’avons pas vu l’avènement d’un autre Wikipedia au cours des vingt dernières années.

Une politique « post-solutionniste » devrait commencer par briser la dichotomie artificielle limitant nos horizons politiques actuels en opposant systématiquement la start-up agile au gouvernement inefficace. La question que nous devons nous poser ne devrait pas être celle de savoir quelle idéologie (social-démocrate ou néolibérale) peut le mieux harnacher les forces de la concurrence, mais plutôt celle de savoir quelles sont les institutions dont nous avons besoin pour développer les nouvelles formes de coordination sociale et d’innovation susceptibles de permettre d’utiliser les possibilités des technologies numériques.

Si le débat d’aujourd’hui sur la meilleure réponse technologique à apporter à la COVID-19 tend à s’enliser, c’est précisément parce qu’aucune politique post-solutionniste n’est en vue. On se contente de débattre de l’équilibre à trouver entre la vie privée et la santé publique, d’une part, et de la nécessité de promouvoir l’innovation en stimulant les start-ups, d’autre part. Pourquoi ne voit-on pas d’autres solutions poindre à l’horizon ? On peut se demander si ce n’est pas parce que nous avons laissé les plateformes numériques et les opérateurs de télécommunications faire de l’ensemble de notre univers numérique leur territoire exclusif.

L’univers numérique en question est en effet géré dans une seule et unique perspective, celle de maintenir le microciblage et de faire affluer les micropaiements. Par conséquent, on n’a guère réfléchi à l’élaboration de technologies numériques permettant de dégager des tendances générales en matière de comportements collectifs, hors des schémas de consommation, par l’analyse de données anonymisées. Les plateformes numériques d’aujourd’hui se résument à des sites de consommation individualisée ; elles n’ont pas pour vocation de voir à l’assistance mutuelle, ni à la solidarité.

Les plateformes numériques actuelles pourraient certes être utilisées à des fins non commerciales, mais ce sont de piètres plateformes pour fonder un ordre politique ouvert à des acteurs autres que les consommateurs, les start-ups et les entrepreneurs. Si nous ne récupérons pas les plateformes numériques pour les mettre au service d’une vie démocratique plus riche, nos options dans les décennies à venir se borneront à un choix restreint, puisqu’il s’agira en gros de choisir entre solutionnisme « progressiste » et solutionnisme « punitif ».

Et notre démocratie en subira les conséquences. L’orgie de solutionnisme déclenchée par la COVID-19 révèle l’extrême dépendance des démocraties dignes de ce nom à l’égard de l’exercice non démocratique du pouvoir par des intérêts privés au moyen de plateformes technologiques. Nous devrions avoir pour priorité absolue de tracer une voie post-solutionniste, caractérisée par une approche donnant au peuple sa souveraineté pour ce qui est d’exploiter des plateformes numériques.

Faute d’un tel renversement de valeurs, se plaindre de la réponse autoritaire mais efficace de la Chine à la COVID-19 n’est pas seulement pathétique, mais hypocrite : on peut voir toutes sortes de formes de techno-autoritarisme se dessiner sur la voie de notre avenir, et la variante néolibérale ne semble pas beaucoup plus attrayante que les autres.

Cette chronique a d’abord été publiée sur le site de The Guardian.

Traduction
 : Johan Wallengren (pour le Journal des Alternatives)

Photo : Clay Banks sur Unsplash

À propos de Evgeny Morozov

Chercheur, journaliste et essayiste, Evgeny Morozov est spécialiste des implications politiques et sociales de la technologie.

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