États-Unis : comment faire face à Trump ?

vendredi 30 octobre 2020, par Pierre Beaudet

Depuis plusieurs années, l’historien américain Thomas Frank a tenté d’analyser pourquoi d’importants segments des classes populaires votent à droite, en l’occurrence pour le Parti Républicain [1]. Selon lui, le phénomène n’a pas commencé avec Donald Trump, bien que son élection en 2016 ait propulsé le débat. En effet, Trump a triomphé [2] en enlevant plusieurs régions ouvrières, depuis toujours identifiées au Parti Démocrate (comme le Michigan, le Wisconsin, l’Illinois, l’Ohio). Le milliardaire de New York s’est présenté comme celui qui allait dompter l’establishment « corrompu », ramener les emplois à la maison et remettre les États-Unis à la tête du monde (« Make American great again »). Aujourd’hui derrière Trump, il y a beaucoup de Blancs déclassés ou qui ont peur d’être déclassés, qui peinent à rejoindre les deux bouts. Ils sont travaillés au corps à corps par les médias de droite (dont le puissant réseau Fox News), les églises évangéliques et tout un tissu associatif qui va des néo-fascistes à la « Proud Boys » aux clubs de prière qui font pression pour interdire l’avortement. Ils ont maintenant une expression politique avec le Tea Party qui domine le Parti Républicain. Ils carburent à une puissance idéologie raciste qui n’a jamais disparue aux États-Unis depuis l’esclavage et de la guerre civile (1866). Et ils sont déconnectés d’une élite qu’ils identifient au Parti Démocrate

Comment tout cela prend forme ? Où sont les « maillons faibles » du bloc réactionnaire autour de Trump ? Qu’est-ce font les mouvements populaires pour stopper cette menace ? Ce sont les questions qui ont été mises en discussion lors d’une table-ronde organisée le 22 octobre par Alternatives (en collaboration avec les Amis du Monde diplomatique, la Plateforme altermondialiste, la Commission altermondialiste de Québec solidaire et le réseau Dialogue global) avec Jennie-Laure Sully (chercheuse à l’IRIS) et Bill Fletcher Jr. (chroniqueur médiatique et militant) et animée par Marie-Josée Béliveau et Donald Cuccioletta.

Une société sous le choc

Depuis le milieu des années 1970, le revenu des couches moyennes et populaires n’a cessé de décliner aux États-Unis. Selon Thomas Piketty, des années 1970 aux années 2010, le revenu du 1 % a augmenté de 148 % et plus encore, le 0,1% le plus riche est monté au ciel avec une croissance de 343 % ! Pour un très grand nombre de familles américaines, cette descente cause un profond choc, une perte de sens, beaucoup d’insécurité et une tendance à considérer que ce désastre vient des « autres », des immigrants, de la Chine, des minorités. Il y aussi une énorme désaffection face au Parti Démocrate, qui a mis de côté les programmes réformistes du New Deal qui lui avait permis de s’enraciner dans les couches populaires avec l’appui du mouvement syndical et des communautés africaines-américaines.

Tout cela s’est effrité lorsque la droite démocrate a conduit le Parti à appuyer la guerre au Vietnam et plus tard les années 1980-90, avec le tournant néolibéral. Élu en 1994, Bill Clinton a forcé le virage en s’alignant sur la néolibéralisation financière et les accords dits de « libre-échange » d’où la délocalisation des industries américaines vers le Sud global.

Selon John W. Dean et Bob Altemeyer[3], une partie importante des Blancs se sent victime d’une vaste conspiration, causée par l’influence des populations africaines-américaines et hispanophones. Sous Obama, cette aliénation s’est aggravée, ils ont eu l’impression que le ciel leur tombait sur la tête, des enquêtes démontrant une chute accélérée des revenus des couches populaires blanches non-diplômées de 9 % [4]. Aujourd’hui, ces blancs « fâchés-fâchés » estiment, finalement, que l’extravagant personnage a bien fait durant son premier mandat en imposant aux institutions politiques et législatives un tournant conservateur. Ils se reconnaissent même dans les mesures fiscales très favorables au 1 %, présentées comme un moyen de laisser les « entrepreneurs » gérer l’économie tout en diminuant les prestations et les services publics fournis par l’État que les conservateurs dans la tradition de Hayek décrivent comme le début de la tyrannie contre la liberté individuelle. Parallèlement, l’oligarchie capitaliste est satisfaite, grosso modo, de la gestion de Trump qui avait permis une croissance économique, avant la pandémie.
C’est ainsi que s’est consolidé un nouvel imaginaire réactionnaire où des couches populaires en viennent à penser que Trump est une voie qui permet la mise à l’écart d’un establishment politique et culturel corrompu mené de New York, Washington (DC) et de la Californie.

Turbulences

La convergence entre les têtes d’affiche du capitalisme et des secteurs à l’ère de Trump a cependant été secouée par plusieurs turbulences politiques. Dès son intronisation, ces centaines de milliers de femmes de tous les secteurs sont sorties dans la rue contre le discours sexiste et prédateur du président, de même que contre les menaces contre les droits arrachés par des décennies de luttes féministes. Par la suite, en dépit de l’affaiblissement stratégique des syndicats, une vague de grèves a frappé plusieurs secteurs, notamment dans l’enseignement. Dans le secteur scolaire pré-universitaire, les salaires sont tellement bas qu’ils ne permettent plus au personnel de vivre dans les quartiers centraux des villes.

Des secteurs de l’establishment politique et, fait inédit, des appareils de sécurité (FBI, CIA) et militaires, sont devenus de plus en plus inquiets devant la gestion erratique de Trump, tant à travers les débâcles d’une politique extérieure déchirée en 1000 miettes que devant l’incapacité de Trump à relever les défis des puissances émergentes, au-delà de menaces plutôt vaines et de déclarations intempestives contre la Chine, le Mexique et même l’Union européenne. Wall Street comme Silicon Valley, trop contents d’empocher le pactole offert par les baisses d’impôts de Trump, ne se sentent pas confortables avec une gouvernance hors de l’ordinaire et avec un discours qui semble « anti-mondialisation » alors que les secteurs les plus dynamiques du capitalisme étatsunien sont ceux qui essaient de se globaliser davantage.

Mais finalement le facteur le plus déstabilisant pour Trump a été la levée en masse autour des revendications anti-racistes qui depuis l’assassinat de George Floyd a dépassé les frontières sociales, raciales et ethniques habituelles. Trump a pensé que ces manifestations pourraient lui apporter de nouveaux appuis parmi les couches moyennes et populaires susceptibles d’être attirées par ses violents appels à rétablir l’« ordre », mais le flirt avec les groupes d’extrême droite a probablement été trop loin, bien que, selon Bill Fletcher, « il y a présentement aux États-Unis un noyau important de la population, probablement autour de 30 %, qui sont prêts à aller avec Trump jusqu’au bout autour d’une idéologie raciste, misogyne, carrément basée sur la déraison, voire le délire ». Pour cet intellectuel-militant qui a de l’influence dans le mouvement syndical et dans Black Lives Matter, « il faut distinguer les idées de droite des mouvements de droite. Des couches populaires sont plus influencées par les idées. C’est un néofascisme « culturel » plus qu’organisationnel et politique, ce qui ne diminue pas la menace pour autant ».

La grande confrontation

Comme en 2016, le jeu est très serré. « Le problème demeure, selon Jennie-Laure Sully, chercheuse à l’IRIS et militante anti-raciste de Montréal, que le système actuel continue d’exclure des millions d’électeurs par les mesures dilatoires, mais aussi parce que la population, notamment africaine-américaine, est plutôt cynique et désabusée, ce qui explique l’énorme taux d’abstention ». Ce n’est pas d’hier que cette exclusion est organisée à grande échelle, selon Sully, qui rappelle l’énorme répression exercée contre les mouvements sociaux exprimant un point de vue pro-peuple qui a caractérisé l’histoire américaine depuis le début. « Cela se reproduit d’autant plus, affirme-t-elle, que les jeunes ne connaissent pas leur histoire des résistances, de John Brown aux Black Panthers ». Pour Bill Fletcher, le ton est polarisé : « Ceux qui sont préoccupés par l’économie vont voter contre Trump. Ceux qui craignent l’immigration et le terrorisme vont voter pour lui ». Bien que des sondages à répétition indiquent que Trump pourrait perdre, Donald Cuccioletta nous incite à la prudence : « En 2017, Clinton était également en avance jusqu’au jour de l’élection. Les Démocrates ont été surclassés par l’appareil républicain qui a visé les régions où abondent les victimes des politiques néolibérales. Ils ont fait peur aux personnes âgées. Ils ont manipulé les médias sociaux. Ce sont des experts en la matière et on ne peut les sous-estimer ».

Bill Fletcher est un peu plus optimiste. « La gauche est faible, il ne faut pas se le cacher. Mais à côté de la gauche organisée comme telle, il y une sorte de gauche objective, à travers les mouvements sociaux, sans nécessairement se définir de gauche ». Il estime possible de reconstituer un bloc contre-hégémonique démocratique et populaire : « c’est la priorité pour les progressistes actuellement, qui ne doivent pas s’illusionner en pensant qu’ils pourront aller chercher les secteurs populaires qui sont coincés dans l’idéologie et les pratiques réactionnaires ». Jennie-Laure Sully, qui travaille avec des communautés marginalisées à Montréal-Nord, souligne le fait que les secteurs populaires les plus affectés par la crise sont « toujours en mode de survie. Ils vivent au jour le jour pour nourrir leurs enfants, ce qui ne donne pas beaucoup d’espace à la mobilisation, d’autant plus que plusieurs d’entre eux issues de l’immigration récente, n’ont pas les droits citoyens et donc toujours susceptibles d’expulsion ».

En tout et pour tout, le tournant actuel est périlleux. Avec Trump, le projet réactionnaire pourrait aller de l’avant et instaurer une sorte de néofascisme, par le blocage des espaces démocratiques et une répression sans limite des secteurs populaires [5]. Avec Biden, il y aura un certain soulagement, mais sur le fond, l’État américain va continuer dans la même voie, quitte à apaiser quelques conflits au caractère explosif. La percée potentielle des candidats progressistes (dont plusieurs affiliés aux Démocratie Socialists of America), qui se présentent sous la bannière démocrate et qui pourraient être élus au Congrès et dans des assemblées locales, pourrait être un facteur intéressant.

Au Québec et ailleurs dans le monde, notre attention sera en grande partie consacrée à ce qui s’en vient d’ici et après le 3 novembre.

Article paru d’abord sur le site de la Plateforme altermondialiste.

Correction et révision  : Journal des Alternatives

Photo : Jon Tyson sur Unsplash


Notes :

[1] Son ouvrage le plus connu en français est Pourquoi les riches votent à gauche (Agone 2016), basée sur l’ouvrage qui avait « révélé » Franck aux États-Unis, « What’s the Matter with Kansas ? ».

[2] Le « triomphe » a été rendu possible par le système électoral tordu qui donne l’avantage aux régions rurales contre les concentrations urbaines sur les côtes ouest et est. Aux États-Unis, les gens votent pour élire des « collèges électoraux » dont le nombre est prédéterminé. Si on gagne la majorité des collèges électoraux, cela ne veut pas dire qu’on gagne la majorité de l’électorat. Clinton a eu trois millions de votes de plus que Trump.

[3] Authoritarian Nightmare : Trump and His Followers, Melville House, 2020.

[4] Entretemps, Obama mettait un place un programme de sauvetage pour les grandes banques de près de 700 milliards de dollars.

[5] Une partie significative des classes dominantes semble prête à jouer avec le feu en appuyant Trump et ses politiques économiques. Le Wall Street Journal, le porte-voix de cette oligarchie, va probablement endosser Trump.

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