Immigrants d’Afrique

Des foulés maliens de Ceuta et de Melilla temoignent

lundi 14 novembre 2005

« Nous revenons de l’enfer. Nous savions que les chemins que nous empruntions pour entrer en Espagne sont pleins d’embûches, mais nous ne pouvions pas imaginer cette rage et cette haine des forces de sécurité marocaines et de la Guardia, la police espagnole. Quelles instructions ont-elles reçu ? Que leur a-t-on dit à notre sujet pour qu’ils nous brisent ainsi les os et le moral ? Lors du premier assaut à Ceuta, dans la nuit du 28 au 29 septembre, les militaires marocains surpris ont réagi à coups de fusil, en tuant deux personnes. Après que nous ayons franchi la première grille, nous étions à la recherche des issues à emprunter pour être dans Ceuta sans avoir à escalader la deuxième grille du haut de laquelle nous étions des cibles faciles. La Guardia a réagi en barrant les entrées avec leurs véhicules et en tuant quatre personnes. Ils nous ont ensuite regroupés nous qui n’avons pas pu passer. Nous nous sommes assis et avons refusé de bouger. A partir de l’un de nos portables, nous avons pu joindre Elena, une militante espagnole des droits de l’homme qui est basée à Tanger et qui nous a rendu d’énormes services quand nous étions cachés dans la forêt. Nous ne l’oublierons jamais. Elle nous a suggéré de rester là où nous étions, jusqu’au lever du jour. Mais la Guardia nous a tellement brutalisés que nous avons cédé. Ils nous ont alors ligoté deux à deux avant de nous livrer aux Marocains qui nous ont conduits en prison. »
Mahadi Cissoko

« Moi, j’étais à Melilla. A la tombée du jour, nous nous étions regroupés à la lisière de la forêt. Vers deux heures du matin, nous sommes sortis par centaines en nous dirigeant vers les grilles. Dès que nous nous en sommes approchés, les Marocains qui n’étaient pas nombreux ont pris peur et se sont dispersés. La Guardia de l’intérieur de la grille a alors commencé à tirer. Nous nous sommes repliés mais moi j’ai été blessé par une balle à la jambe. J’ai, à partir de ce moment, demandé à mes compagnons de ne pas m’attendre parce que j’ai mal. C’est alors que je me suis trouvé parmi les corps inertes, au nombre de six. De peur d’être découvert et maltraité, j’ai fait le mort. Le matin, les Espagnols ont ouvert le grillage et donné de l’eau aux Marocains afin qu’ils nous arrosent en vue de vérifier si nous étions bien morts ou vivants. J’ai dû me manifester. Ils m’ont battu et m’ont jeté dans leur véhicule. Mais, fou de douleur, un autre black qui était resté auprès du corps de son frère cadet leur a dit qu’il n’avait plus de raison de vivre et que ceux qui ont tué son frère pouvaient en faire autant de lui. Les militaires marocains l’ont froidement abattu. J’ai vu cette scène de mes yeux. »
Amadou Sangaré

« Moi aussi, j’étais à Melilla où les forces marocaines et la Guardia nous ont coincés entre les deux grilles. Ils ont tirés sur ceux qui les débordaient en tentant d’escalader la deuxième grille. C’est à ce moment que j’ai reçu une balle dans la jambe. Siaka Diarra, mon ami qui n’avait pas réussi à leur échapper a été battu à mort, le crâne fracassé. »
Dianguina COULIBALY

« Nous campons des mois durant devant les grilles de protection généralement par ressortissants du même pays. Les groupes se forment pour franchir ensemble la grille. Avant 2003, nous tentions notre chance un à un et par petits groupes. Mais le renforcement de la surveillance de la voie maritime a gonflé le nombre de ceux qui venaient tenter leur chance du côté des grilles. Si, en intervenant massivement, nous avons permis au monde entier de voir ce qui nous arrive, nous souligner que les mauvais traitements et la mort le long des grilles remontent à 2003. »
Seydou COULIBALY

« Ta peau est ton visa et tu ne passes pas quand tu es noir et, de surcroît, pauvre. Tu dois même disparaître. Tel est mon sentiment personnel. Sinon pourquoi vont-ils jusqu’à déchirer ou brûler nos passeports, et même nos carnets d’adresse quand ils ne nous tuent pas. Ils nous veulent sans identité, ni existence. Ils nous dépouillent souvent des moindres papiers que nous pouvons avoir et les informations qui peuvent nous permettre de poursuivre notre chemin ou de garder le contact avec nos parents ».
Mamby DEMBELE

« Nous faire disparaître consiste surtout à nous ramasser et à larguer dans le désert, le plus loin possible, sans eau ni nourriture et en nous dispersant. Tels des chiots que vous chassez et qui se mettent à courir derrière vous parce qu’ils ne savent où allez, nous courrions derrière les militaires qui étaient chargés de nous égarer dans le désert. Agacés, ils revenaient sur leurs pas et nous dissuadaient de les suivre en nous maltraitant. Ils interdisaient souvent à la population de nous aider et les encourageaient à leur signaler nos cachettes. Mais le comportement de la plupart des Marocains ordinaires, notamment les femmes, n’a rien à voir avec celui des policiers et des militaires. La population a souvent manifesté sa compassion à notre égard surtout après nos différents assauts contre les grilles auxquelles nos vêtements sont restés accrochés. Moi, je m’étais agrippé aux barbelés avec énergie. Pour m’obliger à lâcher prise, les gardes me tiraient et me tapaient à coups de crosse dans le flanc. J’ai dû lâcher prise en y laissant ma chemise, mes chaussures et en me blessant. »
Seydou COULIBALY

« Regarder ces chaussures que je porte. Vous savez pourquoi je n’ai pas de lacets ? Ils me les ont enlevés pour attacher mes poignets et les ont jetés lorsqu’ils m’ont détaché. Vous savez comment j’ai eu ses chaussures ? En mendiant. Parce qu’il arrive des moments où nous ne trouvons pas les moindres petits boulots à faire pour survivre. Alors, nous nous approchons des maisons des particuliers et, discrètement appuyons sur la sonnerie avant de nous éloigner du portail de peur de les effrayer. Ceux qui comprennent notre situation nous ouvrent leurs portes et nous donnent des aliments, des vêtements ou des chaussures. »
Issouf SANGARE

« Le téléphone portable que nous chargeons à l’aide de piles de poche nous permettait de garder le lien les uns avec les autres et avec nos familles. C’est ainsi qu’avant de mourir de soif dans le désert, il est arrivé à l’un de nos compagnons qui avait été lâchés dans le Sahara d’appeler Ballo avec qui nous étions en prison à Nader en lui demandant pardon pour le mal qu’il a pu lui faire pendant qu’ils étaient ensemble. Le mourant lui a également demandé d informer les médias de cette forme de condamnation à mort. Ballo, a réussi à joindre, quelqu’un à l’ORTM (Office de la Radio et de la Télévision Malienne), à Bamako. Ce dernier a informé RFI puisque paniqué, le commissaire a fait irruption dans notre cachot, situé au sous-sol, en cherchant les détenteurs de téléphone portable. Nous avions nié avoir entrepris une quelconque action de dénonciation. Devenu plus prudent, il a cessé les fouilles et autres humiliations qu’ils nous infligeait. L’un d’entre nous s’est néanmoins débarrassé de son appareil en le jetant dans les toilettes. »
Sidi DIARRA

« Au départ, moi je voulais tenter ma chance en empruntant la voie maritime. J’ai joins un groupe où nous étions au nombre de 48. En convoi, nous sommes partis de Rabat en vue de prendre le bateau à El Ayoum. Les transporteurs nous ont déposés à mi chemin un endroit où théoriquement, ils devaient revenir pour nous réapprovisionner en eau et nourriture, en attendant que la voie soit libre. Ils n’en ont rien fait. Nous avons alors erré trois mois durant et avons tenu en buvant nos urines pour étancher notre soif. Mais, la faim a fini par tuer 18 d’entre nous. Nous avons été sauvés grâce à l’un de ces hélicoptères qui sont chargés de détecter et de signaler notre présence. Nous avons été regroupés et été reconduits par car à El Ayoum. Nous avons ensuite été refoulés à la frontière algérienne d’où j’ai rejoint ceux de Melilla où j’ai pris les grilles d’assaut. »
Moussa MAGASSA

« Le téléphone portable qui nous permet de coordonner nos actions pour atteindre notre objectif, ou garder le contact entre nous et avec nos parents est convoité par les éléments des forces marocaines dont les plus gradés. Lorsqu’ils m’ont arrêté et m’ont dépouillé, j’ai eu le malheur de leur demander de garder l’argent et de me rendre mon téléphone qui était vital pour moi. Pour toute réponse l’un d’entre eux m’a donné un coup de tête qui m’a assommé...J’ai dû y renoncer en me rappelant le sort de l’un de nos compagnons qui avait eu le même comportement que moi et sur qui huit agents s’étaient acharnés en attachant ses poignets pendant qu’il crachait du sang. »
Bréhima DEMBELE

« Certains agents vont jusqu’à nous suivre dans les toilettes pour nous dépouiller quand ils sentent que nous détenons un téléphone ou de l’argent...Il ont le même comportement quand vous portez un vêtement qui leur plaît. Moi j’avais un pantalon Jean et des chaussures qui ont dû attirer l’attention de l’un d’entre eux. Il me les a enlevés. J’ai marché à moitié nu et sans chaussures jusqu’au moment où quelqu’un dans la population m’en ait donné. Pourquoi d’ailleurs les uns tentent d’arriver en Europe par bateau tandis que les autres attendent devant les grilles de Ceuta et de Melilla ? Précisément parce que nous sommes arnaqués au niveau de Gao par des gendarmes et des policiers qui veulent prélever leur dû sur nos maigres sous. Quand vous résistez, ils vous débarquent, vous fouillent et vous enlèvent la totalité de votre argent quelque soit le montant. Je les ai vu dépouiller quelqu’un de plus d’un million de Francs. Alors que leurs homologues algériens n’exigent rien de nous, les agents maliens constituent la première étape de nos difficultés sous prétexte que le Président de la République leur a demandé de ne pas nous laisser partir à l’étranger.
Pour poursuivre notre chemin sans argent, nous sommes obligés de nous arrêter de village en village, en Algérie, et d’effectuer des travaux agricoles, de construction et autres qui nous permettent d’arriver au Maroc. En quatre mois, moi j’ai pu économiser 600 Euros avant de poursuivre ma route. »
Souleymane TRAORE

« En Algérie les ressortissants du Mali n’ont pratiquement pas de problèmes par rapport aux ressortissants de l’Afrique Subsaharienne tout comme les Sénégalais au Maroc. Jusqu’aux récents événements qui les ont obligés à fermer leur frontières, nous Maliens, avions le sentiment d’y être chez nous, plus qu’à Gao. Les Algériens se souviennent du soutien du Mali dans la lutte de libération nationale de leur pays et les Marocains des relations privilégiées de leur Roi avec le Sénégal. »
Mamby TRAORE

« Moi je ne sais rien de Ceuta et de Melilla ni des grilles de protection. Mais je sais tout de nos malheurs lors de la traversée par bateau. Et quel bateau ! Les passeurs que nous avons contactés nous ont conduits dans des cachettes qui sont logées au flanc des collines où nous devions attendre, entassés les uns sur les autres, avec très peu d’eau et de nourriture. L’eau contenue dans un gobelet comme celui que je tiens entre les mains doit être bue par petite gorgée pendant des jours. Vous pouvez mourir de soif si vous ne respectez pas cette consigne. Le moment venu, les passeurs viennent chercher certains d’entre nous pour les mettre à contribution dans la fabrication de l’embarcation. Par le passé, ce sont des arabes qui nous faisaient traversés. De plus en plus, ils donnent une boussole à l’un d’entre nous et lui montrent comment s’en servir. Et nous partons. Moi, j’ai tenté la voie maritime à trois reprises mais sans succès. J’ai assisté à de nombreuses pertes en vies humaines. Le bilan de la troisième tentative s’est soldé par sept rescapés dont moi-même et 35 noyés. »
Madou KEITA

« Pourquoi risquons-nous ainsi nos vies ? Pour ne pas assister impuissants à la mort des nôtres, surtout nos vieilles mères et nos enfants faute de nourriture ou de médicaments. Nous n’avons certes pas de diplômes, pour la plupart d’entre nous. Nous tentons juste de vendre notre force à l’Europe pour nourrir les nôtres. Est-ce un crime ? Nous ne faisons de mal à personne, ni au Maroc, ni en Espagne. Nous voulons juste travailler. »
Sadio CISSOKO

« Nous nous jetons sur les grilles et montons dans ces embarcations que nous bricolons, la peur au ventre. Mais nous nous disons que plutôt la mort vaut mieux que la honte. Nous estimons, que nos compagnons qui sont tombés à Ceuta et à Melilla ou dans le désert, comme ceux qui se sont noyés en traversant l’Atlantique ne sont pas des bandits mais des hommes de mérite. Ils ont risqué leurs vies non pas pour eux-mêmes mais pour leurs familles et pour ce pays. Leur sort sera plus enviable que le nôtre si nous devons rester ici et vivre au crochet de nos parents âgés. Je ne peux pas me prononcer pour les autres, mais sans emploi rien ne me retiendra ici. Je repartirai dès que j’aurai économisé l’argent nécessaire à moins que le Mali change et s’occupe mieux de nous. »
Mamadou DIARIMAN

« Qui sommes-nous ? Nous avons parmi nous des paysans et des fils de paysans dont moi-même. Mon père a un grand champ que je pourrai exploiter dès aujourd’hui si on m’en donnait les moyens. Je n’ai pas de diplôme mais je me sens capable de faire dans ce pays ce que j’ai fait pour gagner ma vie à travers les champs d’Algérie. »
Djanguina COULIBALY

« Moi je suis producteur de coton. Cela veut dire que j’appartiens à une catégorie de paysans mieux lotis que les autres. Il fut un temps où nous pouvions bien gagner notre vie. Mais rien ne va plus dans ce secteur. Et même du temps où les choses allaient mieux nous étions obligés de diversifier nos activités sinon le revenu agricole ne suffit guère à couvrir nos dépenses. C’est pour cela que j’ai dû partir à l’aventure. »
Mamadou SANOGO

« Moi, je suis commerçant. Je voyageais entre Bamako et Lomé, d’où je ramenais des tissus, des pièces de voiture, d’autres vendaient des friperies, des pièces de voiture, des produits cosmétiques, des cassettes etc... Mais en plus des tracasseries des douaniers, des gendarmes et des policiers le long de la route, tout le monde est devenu commerçant au Mali y compris les fonctionnaires. Or rien ne se vend, sauf à crédit et les acheteurs s’acquittent difficilement de leur dette. J’ai dû laisser tomber le commerce. »
Issouf SANGARE

« Nous avons également des artisans parmi nous : menuisiers, soudeurs ainsi que des chauffeurs et tous les pères de famille. En revenant dans les circonstances actuelles nous les retrouvons sans pouvoir faire davantage pour eux. Au contraire, ce sont eux qui vont devoir prendre soin de nous. Vous rendez-vous compte ? Nous n’avons pas le sentiment que nos autorités comprennent tout cela et le sens de notre sacrifice. A notre arrivée au Mali, nous aurions aimé avoir des couchettes et dormir profondément tant nous sommes physiquement éprouvés. Nous aurions aimé avoir à manger et à boire en quantité suffisante tant nous avons eu faim et soif dans nos cachettes et dans le désert. Mais, ceux qui ont été chargés de notre accueil étaient soucieux de nous recenser et de nous vacciner. Les uns ont eu à manger mais très peu d’autres pas du tout. Nous restons sur notre faim et attendons que l’Etat malien nous prouve que si les autres nous maltraitent et nous rejettent notre pays a encore besoin de nous. Nous sommes prêts à le servir, parce que nous n’avons pas une autre terre et ne savons plus où aller sans être humiliés ou tués. »
Mamadou DIARIMA

Au terme de ce survol de l’enfer qu’ils ont vécu, les refoulés maliens de Ceuta et de Melilla ont exprimé à l’endroit des autorités maliennes, les demandes suivantes :
- de leur établir dans les meilleurs délais des cartes d’identité ;
- de soigner ceux d’entre nous qui sont blessés et de garantir des visites médicales à ceux qui en besoin ;
- de rapatrier leurs camarades blessés pour qui ils se font beaucoup de soucis ;
- de les épauler dans la recherche et le financement d’activités rentables qui leur permettront de vivre dignement au Mali ;
- de démanteler le réseau de malfaiteurs qui torture et arnaque au niveau de Gao ;
- de mettre un terme, à tous les niveaux, au trafic de pièces qui jette le doute et le discrédit sur les détenteurs de passeport malien ;
- à la communauté internationale de nous rendre justice à travers une enquête sur les évènements de Ceuta et de Melilla ainsi que les traitements qui nous ont été infligés dans le Sahara. »

La suite de « la marche de la dignité » permettra de creuser davantage les causes internes et externes de l’état des lieux, brossé par ceux qui se sont ainsi exprimé.

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