De grands oubliés de la pandémie : les personnes sans statut

vendredi 10 avril 2020, par Coralie Hodgson

Sans statut légal depuis 2018, Abdoul* vit dans une peur et une instabilité constantes. Avec l’arrivée de la pandémie de COVID-19 et en l’absence d’appui financier du gouvernement, sa précarité prend aujourd’hui une ampleur critique.

« Notre situation était déjà compliquée avant que cette épidémie frappe », explique Abdoul, rejoint par téléphone. « Là, c’est le coup de grâce pour beaucoup. On se sent complètement oubliés de tous les côtés ».

Depuis 2018, le jeune Guinéen a occupé toutes sortes d’emplois pour subsister : construction, déménagement, sécurité, livraison de meubles, travail d’entrepôt. Des emplois temporaires et « sous la table », qui l’ont souvent assujetti à l’abus d’employeurs qui refusaient de lui payer l’argent promis — et menaçaient souvent de le dénoncer aux autorités s’il s’en plaignait.

À l’heure actuelle, la fermeture des services non essentiels a pratiquement éliminé les opportunités de travail pour Abdoul. « Il n’y a pas un jour où je ne cherche pas, où je ne vais pas sur Kijiji. Mais il n’y a absolument rien », déplore-t-il. Rien, sinon des annonces de demandeurs d’emploi créées par des personnes dans la même situation que lui.

Pour la suite des choses, Abdoul n’a aucune idée de comment il va faire. Malgré sa situation, il est récalcitrant à fréquenter les banques alimentaires. « Je me méfie beaucoup. J’ai toujours la peur de me faire demander une pièce d’identité, et de me faire arrêter », confie-t-il. Pour Anna Pringle, membre de Solidarité sans frontières, il serait d’ailleurs important que toutes les banques alimentaires — comme l’a fait le gouvernement du Québec en assurant des services de santé pour les personnes sans statut et aux personnes à statut précaire qui n’ont pas la carte soleil – puissent assurer aux personnes que leur identité ne sera pas contrôlée afin d’éliminer cette peur.

Alors que des mesures d’aide financière pour « les personnes plus vulnérables » ont été annoncées par le gouvernement fédéral, l’aide pour les personnes sans statut se fait toujours attendre. Pour tenter de pallier cette absence d’aide économique, l’organisme Solidarité sans frontières organise présentement une campagne de sociofinancement. Abdoul s’estime donc chanceux d’avoir pu recevoir un peu de cette aide, ce qui lui a permis de payer son loyer du mois d’avril et de s’acheter de la nourriture.

Stress et solitude

« Avant d’être dans cette situation, j’étais un peu comme monsieur Tout-le-Monde », se remémore Abdoul, venu il y a cinq ans au Canada à titre d’étudiant étranger. Suite à l’expiration de son permis d’études, on lui a refusé sa demande de rétablissement de statut en 2018. D’une nature très sociable, il a depuis vu la peur de se faire dénoncer le pousser à se replier sur lui-même.

Cette solitude, renforcée par la mise en place des mesures de confinement social, est un peu allégée lorsqu’il entre en contact avec d’autres personnes sans statut qui utilisent les services de Solidarité sans frontières. « C’est des gens qui partagent les mêmes peines, les mêmes douleurs que nous. On se sent un peu moins abandonnés », affirme-t-il.

L’organisme Accueil Liaison pour arrivants (ALPA), qui accompagne beaucoup de demandeurs d’asile et de personnes sans statut, a pour sa part dû adopter un virage technologique avec l’arrivée de la pandémie. Selon la directrice par intérim de l’organisme, Alia Hassan-Cournol, des rencontres derrière un écran ou par téléphone peuvent cependant ralentir l’établissement du lien de confiance. Pour elle, ce lien de confiance est d’autant plus important à établir avec des personnes qui vivent souvent des traumas, et dont l’anonymat doit être préservé en raison de leur statut, ou pour leur sécurité.

Mme Hassan-Cournol insiste sur les fortes répercussions psychologiques de la crise actuelle sur les migrants — avec et sans statut. En plus du stress lié au fait d’immigrer, il y a celui de composer avec l’instabilité financière et sanitaire, avec la difficulté de ne pas savoir ce qui se passe dans le pays d’origine en temps de pandémie en raison du manque de transparence de certains gouvernements autoritaires, et celui de ne pas pouvoir aider leurs familles financièrement.

Des données de la Banque mondiale indiquent d’ailleurs que les fonds que les travailleurs envoient à leur famille depuis l’étranger représentent plus de 500 milliards de dollars par année. Si ces personnes n’ont plus de revenus, « ça peut signifier qu’il y a des enfants qui ne vont pas à l’école, ou des maladies qui ne sont pas soignées dans le pays d’origine », illustre M. Crépeau, professeur à la faculté de droit de l’Université McGill et ancien Rapporteur spécial des Nations Unies pour les droits de l’homme des migrants.

Régulariser le statut de tous ?

Bien qu’on estime qu’il y ait plusieurs centaines de milliers de personne sans statut au Canada, il n’y a aucun chiffre officiel à cet effet. Les États-Unis font figure d’exception, car chaque État a intérêt à dénombrer « tous les corps vivants à l’intérieur de leurs frontières » lors du recensement afin de recevoir plus de subventions fédérales, explique M. Crépeau. Le professeur croit que pour la majorité des pays du monde, il est beaucoup plus confortable de ne pas avoir de chiffres officiels : ainsi, les ministres n’ont pas à rendre de comptes sur l’augmentation ou la diminution des ces chiffres.

Si les personnes sans statut contribuent indéniablement à l’économie canadienne, pourquoi ne pas régulariser leur statut, comme le réclament depuis des années les organismes qui accompagnent ces personnes ? Pour M. Crépeau, le Canada est « addict au cheap labor ». Régulariser les personnes sans statut impliquerait augmenter leurs salaires, et ainsi devoir subventionner certains secteurs de l’économie qui dépendent de leur travail à rabais.

« On compte sur la peur que crée un statut de sans papier, pour faire en sorte que les migrants ne se plaignent pas, ne mobilisent pas, ne se syndiquent pas, et qu’on puisse continuer à les exploiter », lance-t-il. Si cette exploitation était au départ involontaire, M. Crépeau croit qu’il s’agit aujourd’hui d’une stratégie industrielle.

Des syndicats qui commencent tranquillement à s’intéresser aux travailleurs sans statut —notamment dans le milieu agricole aux États-Unis — est selon M. Crépeau un pas dans la bonne direction. « En ce moment, les syndicats sont en perte de vitesse. Ils pourraient récupérer de la vitesse en se mettant au service des gens qui sont dans la même niche économique que les travailleurs industriels pour lesquels ils ont été créés au 19e siècle. » Le professeur croit cependant que ces changements menant à la régularisation vont arriver graduellement, mais pas à court terme.

Pour Abdoul, si la situation liée à la pandémie de coronavirus continue telle qu’elle l’est présentement, certaines personnes sans statut risquent de ne pas s’en sortir indemnes. Au-delà de la crise actuelle, Abdoul insiste cependant sur le fait qu’octroyer un statut signifie également donner une dignité aux gens. « J’aimerais juste avoir le droit d’être comme monsieur Tout-le-Monde », évoque-t-il. « Avoir le droit de sortir le matin sans peur, de travailler, et avoir le droit de rentrer calmement chez soi, sans regarder de gauche à droite chaque fois que j’entends une sirène de police ».

* Le nom a été changé pour des raisons de confidentialité.

Crédit photo : Adam Nieścioruk sur Unsplash

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