Contester la légitimité du G8 et exiger sa dissolution

mercredi 21 mai 2003, par ATTAC

Syndicat des actionnaires majoritaires de l’économie mondiale, sorte de conseil de famille au plus haut niveau, le G8 se réunira en France, à Evian, au début du mois de juin pour la ving-huitième fois de son histoire.

Depuis 1975, les sept pays les plus riches du monde, (États-Unis, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, France, Canada et Italie, plus depuis 1997 la Russie), se retrouvent tous les ans pour discuter des problèmes du monde dans un cadre confidentiel (les entretiens personnels à huis clos sont privilégiés). A l’origine, il s’agissait d ’améliorer la coopération entre pays capitalistes : le système monétaire international entrait en crise, la suspension par les Etats-Unis de la convertibilité en or du dollar en 1971 provoquant le flottement généralisé des monnaies. Les membres du G7 détiennent la majorité du capital de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international, mais ils ont rapidement voulu indiquer à ces institutions les conduites économiques à suivre, au premier rang desquelles figure la libération des échanges commerciaux. La volonté d’accélérer les négociations du GATT, puis de l’OMC, est constamment réaffirmée dans les communiqués. Le potentiel financier du FMI doit être accru et ses actions encouragées. Les actions de l’OCDE sont décrites de façon élogieuse.

Car s’il ne décide officiellement de rien, le G 7 est une jet set des plus influentes : en 2000, les 7 pays, représentant 12% de la population, totalisaient 45% de la production mondiale . Les dépenses militaires de ces pays représentaient 60% des dépenses totales dans le monde. Dans cet ensemble, la part des États-Unis demeure prépondérante (près de la moitié de la production et 60% de l’armement du G7) .

Le G7/G8, auquel s’associe la Commission européenne, n’est pas un gouvernement mondial, d’autant qu’il n’existe pas de peuple mondial, mais non plus un simulacre. Avec ses réunions périodiques des chefs d’ Etat et des ministres, ses " sherpas ", conseillers permanents qui en assurent le secrétariat, sa mobilisation très large d’experts de toute nature, ses relais dans toutes les institutions internationales, son accés permanent à l’ensemble des medias, il fonctionne comme une institution mondiale permanente. Or, ce petit groupe de chefs d’Etat représentant les privilégiés de la planète s’arroge le monopole de décider pour tous. Certes, les dirigeants du G8 ont été élus démocratiquement pour conduire leur pays, mais nul ne les a mandatés pour gouverner le monde : leur prétention à jouer ce rôle est donc illégitime.

Lire derrière les mots

L’une des grandes difficultés de l’appréciation du rôle du G7/G8 réside dans la confusion possible entre la parole et l’action, entre ce qui est dit dans les communiqués et la part que prennent les sommets dans la conduite des affaires du monde. On sait ce que dit le G7/G8 et non ce qu’il fait. Il faut donc lire derrière les mots.

Son credo est explicitement formulé au début des années 80. Après s’ être engagé à contrôler la fluctuation des taux de change et la stabilité des prix, après avoir resserré les rangs face à l’OPEP et aux chocs pétroliers, le G7 affirme sa volonté politique. Au sortir de la récession de 1982 aux Etats-Unis, la croissance rebondit, ouvrant une ère de triomphalisme néolibéral. Les politiques de Thatcher au Royaume-Uni et de Reagan aux Etats-Unis, la rigueur mise à l’ordre du jour par le gouvernement socialiste en France semblent enterrer les velléités keynésiennes. Curieusement, malgré le rappel du chômage " dans certains de nos pays ", de la volonté de faire baisser les taux d’intérêt, et de la nécessité de la vigilance par rapport aux mécanismes monétaires et financiers, l’optimisme américain s’impose dans les communiqués du G7 . Implicitement, selon l’argumentaire des déclarations, les États-Unis avaient fait la démonstration de la supériorité du néolibéralisme.

Malgré la contraction des taux de croissance, les communiqués de 1991 à 1994 continuent d’affirmer les principaux dogmes du credo néolibéral, en particulier ceux de l’équilibre budgétaire et de la rémunération de l’épargne. Les derniers communiqués, de 2001 et 2002, restent muets sur la récession de 2000-2001 aux États-Unis ou, dans tous les pays, sur la chute de la Bourse. Crise de la dette des pays de la périphérie, succession des crises monétaires et financières en Asie, Russie, Turquie et Amérique Latine... Les évènements n’ont pas de prise sur la philosophie du G7 : les pays de la périphérie doivent aller plus avant dans la libération des échanges, des mouvements de capitaux, l’équilibre budgétaire et les réformes structurelles. Dans le communiqué de 1998, la crise asiatique est analysée sans émotion excessive : " Les perspectives mondiales demeurent dans l’ensemble bonnes. Depuis notre dernière rencontre, toutefois, elles ont été temporairement assombries par la crise financière en Asie ". Le credo néolibéral est alors réaffirmé avec la conviction habituelle : 1, la crise est due au manque de transparence et à la mauvaise gestion des affaires publiques ; 2, le plan du FMI est la solution à court terme (le G8 déclarait apprécier le " contrôle exercé par le FMI sur le système monétaire international ") ; 3, à plus long terme, il faut renforcer la liberté du commerce et le libre mouvement des capitaux !

Dès 1998, les mêmes reconnaissaient cependant que la crise avait aussi mis en lumière certaines " faiblesses " au niveau de l’évaluation des risques et, partant, qu’il fallait " réformer les institutions financières internationales ". Il ne s’agit pas de remettre en question les règles, mais d’en contrôler le fonctionnement, compte tenu des dégâts. Dans l’esprit des responsables du G7, ces dégâts ont moins trait à la réduction des taux de croissance de certains pays engagés dans les réformes néo-libérales ou à la croissance des inégalités et de la misère, qu’à l’instabilité monétaire et financière susceptible de compromettre la mondialisation du néolibéralisme. La réforme, telle qu’elle est décrite dans les communiqués, aurait d’abord pour objectif d’accroître l’information et le contrôle exercé par le FMI (dont les avertissements pourraient, le cas échéant, être doublés par les pressions des gouvernements de certains pays), ainsi que le contrôle des marchés financiers.

Cette préoccupation se double finalement de la prise de conscience de la montée de la contestation et des résistances. Résultat : une place de plus en plus importante est prise par les bons sentiments dans les communiqués, qui se vident ainsi de réelle substance. Au début des années 2000, on pourrait croire que la préoccupation numéro un des gouvernements des principaux pays est désormais la lutte contre la pauvreté, l’amélioration des conditions de vie et la préservation de la planète ! Le zèle néolibéral cède ici largement la place à la propagande, même si personne n’a effectivement intérêt à la perpétuation des aspects les plus choquants des déséquilibres économiques et écologiques mondiaux. Des mesures positives sont d’ ailleurs suggérées, comme l’allégement de la dette des plus pauvres (initiative prise à Cologne, en 1998), puis son éventuelle extension (elle concerne aujourd’hui 23 pays). Le FMI reconnaît en effet qu’entre 1980 et 1999, les pays du tiers-monde ont remboursé 3.350 milliards de dollars, soit six fois plus que ce qu’ils devaient en 1980. La dette extérieure totale représentait en 2000 l’équivalent de 37,4 % de leurs produits intérieurs bruts (PIB) cumulés, contre 18,2 % en 1980, et 114,3 % de leurs recettes d’exportation, contre 84,4 % il y a vingt ans. Mais le financement par les pays du G8 du " manque à gagner de l’Initiative renforcée en faveur des PPTE ", promis en 2002, reste à prouver : le financement des deux premiers pays à avoir bénéficié dans ce cadre d’un allégement de dette de la part de la France, a, en réalité, été prélevé sur des budgets déjà inscrits au titre de la coopération.

En 2001, le G8 était enfin obligé de reconnaître que : " Au-delà de l’allègement de la dette ", les discussions se sont " concentrées " sur une " plus grande participation des PED au commerce mondial " et sur " l’accroissement des investissements privés " qui n’ont pas donné, jusqu’ici, les résultats maintes et maintes fois annoncés. Particulièrement dans certaines régions : écrasée sous le poids de la dette, l’Afrique subsaharienne n’attire en moyenne que 4% des investissements directs à destination des pays en développement (dont 60 % se concentrent sur l’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Angola). A la veille du sommet d’Evian, Jacques Chirac annonce que la rencontre sera l’occasion de " prouver que le contrat conclu dans le cadre du NEPAD, Nouveau partenariat pour le développement, entre le G8 et l’ Afrique est la source d’un nouvel élan et permet la réalisation de projets concrets qui transformeront ce continent ".

Le G8 s’est également engagé à lutter contre le sida, qui touche plus de 40 millions de personnes dans le monde, dont 90 % dans les pays en voie de développement. (95 % des malades d’Afrique subsaharienne n’ont accès à aucun traitement et sont condamnés à mort). Mais force est de constater que les 10 milliards de dollars annuels promis par le G8 en 2001 pour enrayer l’épidémie n’ont toujours pas été effectivement engagés. De plus, le Rapport du PNUD 2002 constate que " certains pays industrialisés d’où sont originaires les grands laboratoires pharmaceutiques, exercent des pressions sur les PED pour les dissuader de produire des versions génériques susceptibles de se substituer à ces médicaments sous brevet ". Il n’est donc pas étonnant que le G8 ait cru bon, pour sa part, de réaffirmer, à quelques mois de la Conférence de l’OMC à Doha, sa " détermination à maintenir des droits de propriété intellectuelle forts et efficaces " (2001). Dans ce contexte, il est donc pour le moins exagéré de déclarer que " les mesures prises par l’industrie pharmaceutique " visaient " à rendre les médicaments plus abordables " (2001).

Le décalage est immense entre les intentions affichées du G8 et les politiques menées par ses membres dirigeants, véritable orchestration de l’ordre néolibéral. Sur les questions environnementales, par exemple : alors que le G8 demandait, en 1997, l’instauration de " pratiques pour la gestion durable des forêts ", et déclarait, en 2000, vouloir " aider les collectivités indigènes " à y parvenir, une proposition d’accélération des accords de libre-échange pour les produits forestiers était faite à l’OMC par les principaux exportateurs de bois (États-Unis, Canada). Le Japon s’y oppose, mais l ’Europe est favorable à une négociation globale sans exception. Les mesures actuellement en vigueur pour la protection des forêts que pourrait mettre en question l’OMC sont l’éco-certification ou encore l ’interdiction d’exporter des grumes.

La position du G8 vis à vis de l’ONU est pour le moins étonnante : il réclame un processus de réformes, rendu nécessaire par " l’impact de la mondialisation de l’économie " (Lyon 1996). Mais aucune ressource financière n’y sera consacrée : il est précisé que " le taux de croissance réel des budgets des institutions est nul ou négatif ". Dans la conception de ce programme de réformes, il est surprenant de lire que l’ONU est invité à " identifier ses avantages comparatifs " (1996), ce qui met en question son rôle universel. Existe-t-il pourtant, malgré toutes ses imperfections, une institution internationale présentant des " avantages comparatifs " supérieurs à l ’ONU en matière de droits économiques, sociaux et culturels ?

Les positions du G8, à l’égard de la " société civile ", sont tout autant ambigues. Pour préparer le Sommet mondial sur le développement durable d’août 2002 à Johannesburg, le G8 prévoyait de mettre en marche " un processus préparatoire inclusif avec la société civile " (Gênes 2001), alors qu’à l’extérieur de son enceinte, le même sommet excluait cette société en lançant ses troupes contre elle, avec la violence que l’on sait. " Nous ne pouvons pas laisser une minorité violente et irresponsable perturber nos discussions sur les graves questions qui se posent dans le monde " (communiqué de 2001). Minorité qui regroupait cependant plus de 300.000 personnes venues crier leur opposition à des décisions politiques, arrêtées en leur nom sans la moindre concertation. Car le credo " mondialisateur " est, quant à lui, réaffirmé avec la violence usuelle : " Intégrer les pays pauvres dans l’économie mondiale est le moyen le plus sûr de répondre à leurs aspirations fondamentales " (communiqué de 2001).

Du doigt de pied au lac Léman

Le G7 et sa politique ont été remis en cause dés 1984. Mais dés le début des années 1980, les émeutes de la faim qui se sont produites dans de nombreux pays du Tiers-monde ont nommément accusé le FMI et indirectement le G7. Les participants de The Other Economy Summit (TOES, " doigt de pied en anglais ") ciblent donc les actionnaires du FMI lors de la réunion du G7 à Londres en 1984. Des TOES auront lieu assez confidentiellement jusqu’en 1988. L’effondrement du bloc de l’ Est et la généralisation des politiques du " consensus de Washington " à l’ensemble des pays et continents transforment alors les institutions et structures internationales - G-7, FMI, Banque mondiale et OMC, à partir de 1995 - en acteurs décisifs de la mise en place de ce qu’on appellera plus tard la " mondialisation libérale ". L’année 1989 correspondait au bicentenaire du début de la Révolution française. François Mitterrand voulut donner un éclat particulier à ces festivités en les couplant à la réunion du G-7. Le sommet fut donc contesté par toutes celles et tous ceux qui, coalisés, voulaient se faire l’écho du " tiers-état " de la planète : furent organisés manifestation et concert, contre-sommet, premier " Sommet des Sept peuples parmi les plus pauvres " des 15 et 16 juillet. En dénonçant la philosophie même du G7, il prenait son contre-pied sur deux de ses fondements : non pas les plus riches, mais les plus pauvres, non pas les États mais des témoins non gouvernementaux des peuples. " Dette, apartheid, colonies, ça suffat comme ci ", le slogan inventé par Renaud répondait à un besoin profond d’expression radicale.

Mais le mouvement n’eut pas de lendemain. La contestation du G7 reprit 7 ans plus tard à Lyon dans un contexte de forte mobilisation sociale en France (grèves de décembre, marches européennes contre le chômage.). À Lyon, lors du " Sommet des 7 résistances ", émerge le constat que les politiques des 7 pays dominants creusent les inégalités entre le Nord et le Sud, mais aussi au sein de chacun de ces mondes, et donc que les questions sociales au Nord devaient aussi être au cour des débats et des mobilisations. Les forces sociales, associations et syndicats deviennent alors des acteurs essentiels du contre-sommet et des manifestations de rue. À Lyon, on passe en outre d’une logique où les ONG du Nord ont le monopole des liens avec des mouvements du Sud qu’ils " aident et soutiennent ", à une nouvelle logique : désormais, les mouvements du Nord et du Sud s’organisent directement pour agir en commun et développer des actions solidaires (rencontres " intergalactiques " organisées par les Zapatistes au Chiapas, pendant l’été 1996, puis Forums sociaux mondiaux).

À partir de 1996, le G7 est pris à partie systématiquement. C’est à cette date d’ailleurs, constatant que les foyers de revendications se multiplient, que les membres du G7 reconnaissent la " société civile " et les ONG, en les mentionnant désormais dans les documents officiels. La campagne Jubilee 2000 décida en effet de centrer ses revendications sur le G-7, structure où siègent les chefs d’État et de gouvernement " actionnaires majoritaires des institutions financières internationales " et, à ce titre, en situation de grande responsabilité vis-à-vis de la situation d’endettement des pays du tiers-monde. Au moment de la réunion du G-7 de Birmingham, en 1998, Jubilee 2000 mobilisa plus de 70.000 personnes dans une chaîne humaine entourant le Sommet. Les manifestations furent également très importantes les années suivantes, le contre-sommet lançant en 2000 un appel au G8, pour la première fois depuis le " ça suffat comme ci " de 1989. Après Gênes, le G8 s’exile en 2002 dans les rocheuses canadiennes ; le contre sommet prend lui la route de Siby, une petite ville du Mali. Cette année, il se déroulera à Annemasse et Genève, pendant le sommet d’Evian. Une contribution du mouvement international ATTAC, adressée au G-Monde, lui sera envoyée. Elle montrera que, face à un directoire autoproclamé de la planète, un autre monde est possible.

C’est pourquoi, nous contestons la légitimité du G8 et nous exigeons sa dissolution.

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