Communovirus

vendredi 10 avril 2020, par Jean-Luc Nancy

Le virus nous communise, car nous devons faire front ensemble, même si cela passe par l’isolement de chacun. L’occasion d’éprouver vraiment notre communauté.

Un ami indien m’apprend que chez lui on parle de « communovirus ». Comment ne pas l’avoir déjà pensé ? C’est l’évidence même ! Et quelle admirable et totale ambivalence : le virus qui vient du communisme, le virus qui nous communise. Voilà qui est beaucoup plus fécond que le dérisoire corona qui évoque de vieilles histoires monarchiques ou impériales. D’ailleurs c’est à détrôner, sinon décapiter le corona que doit s’employer le communo.

C’est bien ce qu’il semble faire selon sa première acception puisqu’en effet il provient du plus grand pays du monde dont le régime est officiellement communiste. Il ne l’est pas seulement à titre officiel : comme l’a déclaré le président Xi Jinping, la gestion de l’épidémie virale démontre la supériorité du « système socialiste à caractéristiques chinoises ». Si le communisme, en effet, consiste essentiellement dans l’abolition de la propriété privée, le communisme chinois consiste - depuis une douzaine d’années - dans une soigneuse combinaison de la propriété collective (ou d’Etat) et de la propriété individuelle (dont est toutefois exclue la propriété de la terre). Cette combinaison a permis comme on le sait une croissance remarquable des capacités économiques et techniques de la Chine ainsi que de son rôle mondial. Il est encore trop tôt pour savoir comment désigner la société produite par cette combinaison : en quel sens est-elle communiste et en quel sens a-t-elle introduit en elle le virus de la compétition individuelle, voire de sa surenchère ultralibérale ? Pour le moment, le virus Covid-19 lui a permis de montrer l’efficacité de l’aspect collectif et étatique du système. Cette efficacité s’est même si bien affirmée que la Chine vient en aide à l’Italie, puis à la France.

On ne manque pas bien sûr d’épiloguer sur le regain de puissance autoritaire dont bénéficie en ce moment l’Etat chinois. De fait, tout se passe comme si le virus venait à point nommé conforter le communisme officiel. Ce qui est ennuyeux est que de cette manière le contenu du mot « communisme » ne cesse pas de se brouiller - alors même qu’il était déjà incertain.

Marx a écrit de manière très précise qu’avec la propriété privée, la propriété collective devait disparaître et que devait leur succéder ce qu’il nommait la « propriété individuelle ». Par là il n’entendait pas les biens possédés par l’individu (c’est-à-dire la propriété privée), mais la possibilité pour l’individu de devenir proprement lui-même. On pourrait dire : de se réaliser. Marx n’a pas eu le temps ni les moyens d’aller plus loin dans cette pensée. Au moins pouvons-nous reconnaître qu’elle seule ouvre une perspective convaincante - même si très indéterminée - à un propos « communiste ». « Se réaliser », ce n’est pas acquérir des biens matériels ou symboliques : c’est devenir réel, effectif, c’est exister de manière unique.

C’est alors la seconde acception de communovirus qui doit nous retenir. De fait, le virus nous communise. Il nous met sur un pied d’égalité (pour le dire vite) et nous rassemble dans la nécessité de faire front ensemble. Que cela doive passer par l’isolement de chacun n’est qu’une façon paradoxale de nous donner à éprouver notre communauté. On ne peut être unique qu’entre tous. C’est ce qui fait notre plus intime communauté : le sens partagé de nos unicités.

Aujourd’hui, et de toutes les manières, la coappartenance, l’interdépendance, la solidarité se rappellent à nous. Les témoignages et les initiatives dans ce sens surgissent de toutes parts. En y ajoutant la diminution de la pollution atmosphérique due à la réduction des transports et des industries, on obtient même un enchantement anticipé de certains qui croient déjà venu le bouleversement du techno-capitalisme. Ne boudons pas une euphorie fragile - mais demandons-nous quand même jusqu’où nous pénétrons mieux la nature de notre communauté.

On appelle aux solidarités, on en active plusieurs, mais globalement, c’est l’attente de la providence étatique - celle-là même qu’Emmanuel Macron a saisi l’occasion de célébrer - qui domine le paysage médiatique. Au lieu de nous confiner nous-mêmes, nous nous sentons d’abord confinés par force, fût-elle providentielle. Nous ressentons l’isolement comme une privation alors qu’il est une protection.

En un sens, c’est une excellente séance de rattrapage : il est vrai que nous ne sommes pas des animaux solitaires. Il est vrai que nous avons besoin de nous rencontrer, de prendre un verre et de faire des visites. Au reste, la brusque augmentation des coups de fil, des mails et autres flux sociaux manifeste des besoins pressants, une crainte de perdre le contact.

Sommes-nous pour autant mieux à même de penser cette communauté ? Il est à craindre que le virus en reste le principal représentant. Il est à craindre qu’entre le modèle de la surveillance et celui de la providence, nous restions livrés au seul virus en guise de bien commun.

Alors nous ne progresserons pas dans la compréhension de ce que pourrait être le dépassement des propriétés tant collectives que privées. C’est-à-dire le dépassement de la propriété en général et pour autant qu’elle désigne la possession d’un objet par un sujet. Le propre de l’« individu » pour parler comme Marx, c’est d’être incomparable, incommensurable et inassimilable - y compris à lui-même. Ce n’est pas de posséder des « biens ». C’est d’être une possibilité de réalisation unique, exclusive et dont l’unicité exclusive ne se réalise, par définition, qu’entre tous et avec tous - contre tous aussi bien ou malgré tous mais toujours dans le rapport et l’échange (la communication). Il s’agit là d’une « valeur » qui n’est ni celle de l’équivalent général (l’argent) ni donc non plus celle d’une « survaleur » extorquée mais d’une valeur qui ne se mesure d’aucune façon.

Sommes-nous capables de penser de manière aussi difficile - et même vertigineuse ? Il est bien que le communovirus nous oblige à nous interroger ainsi. Car c’est à cette seule condition qu’il vaut la peine, au fond, de s’employer à le supprimer. Sinon nous nous retrouverons au même point. Nous serons soulagés mais nous pourrons nous préparer à d’autres pandémies.

Article d’abord publié sur Libération.

Photo : Manny Pacheco sur Unsplash

À propos de Jean-Luc Nancy

Philosophe, professeur émérite à l’Université des Sciences humaines de Strasbourg.

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