Colombie : l’indicible des massacres de masse

mardi 22 septembre 2020, par Priscyll Anctil Avoine

La sortie du documentaire sur la vie du mercenaire québécois Raymond Boulanger diffusé sur Crave [N.D.L.R : à la mi-août ] arrive lors d’une période extrêmement difficile pour la Colombie : l’intensification sans précédent, depuis 2016, des massacres de masse. Ainsi, un 5e épisode pour la série serait de mise sur les conséquences du commerce international des drogues et des armes sur la population colombienne.

En pleine pandémie mondiale, le 21 août 2020, le pays s’est réveillé avec la nouvelle d’un quatrième massacre en moins d’une semaine : 5 mineurs ont été assassinés à Llano Verde (Cali, Valle del Cauca), 3 autochtones Awá à Ricaurte (Samaniego, Nariño), 6 personnes ont été tuées à El Tambo (Cauca) et 5 autres à El Caracol (Arauca). La plupart des victimes sont des jeunes ou des mineurs. Le 21 août a aussi marqué tristement le paysage politique du pays : ce jour-là, l’ONG Indepaz a dénoncé que le nombre d’activistes des droits humains assassinés depuis 2016 s’élevait à 1000.

Plus tôt, dans la même semaine, à Samaniego, un groupe armé a perpétré un massacre collectif : alors qu’ils réalisaient un BBQ dans une zone rurale, 8 jeunes universitaires ont froidement été assassiné-es. Elles et ils s’y étaient retrouvé·es dans la maison de campagne de la famille de l’un d’entre eux, alors que le contexte de la quarantaine leur avait permis de se réunir dans leur village natal. Dans un poignant récit sur les événements, l’un des survivants est clair : il s’agit d’un message lancé par des groupes armés liés au trafic de drogues.

Aujourd’hui, une fois de plus, c’est l’indicible douleur qui consume le pays depuis plus de 60 ans : un cinquième massacre s’est produit dans le département de Nariño en moins d’un mois. Il est devenu impossible de fermer les yeux : avant les événements violents des dernières semaines, l’ONU avait déjà documenté 33 massacres depuis le début de 2020. Ce chiffre a maintenant atteint les 43 massacres violents.

Au mois d’août, l’ex-président Álvaro Uribe Vélez, connu pour ses liens avec le paramilitarisme s’est vu assigné à résidence, après de multiples dénonciations antérieures par les organisations des droits humains qui n’avaient jamais porté fruit. Dans une entrevue au New York Times, le politologue colombien Francisco Gutiérrez Sanín, souligne que l’arrestation d’Uribe a une double conséquence sur la politique du pays. D’un côté, il s’agit d’un gain important en termes de justice, mais, de l’autre, le mouvement politique de « l’uribismo », associé aux supporteurs d’Uribe et à l’extrême-droite sur le spectre politique, se radicalise. Cela s’est traduit par une rapide détérioration de la sécurité.

Le président Iván Duque a quant à lui été largement critiqué pour son inaction face aux massacres, sa gestion pitoyable de la crise de la Covid-19 et son appui inébranlable à l’ex-président Uribe. Il s’est même attiré de vives critiques, ayant pratiquement fait un « défilé » dans le village de Simaniego où se sont déroulés les massacres, alors que la population scandait haut et fort « nous voulons la paix ! ». Plus encore, en pleine crise humanitaire et hausse des violences, il a osé renommer publiquement les massacres – pourtant qualifiés comme tels selon l’ONU – comme des « homicides collectifs ».

Face à l’urgence humanitaire, nous devons poser nos questions différemment. Les économies illicites (drogues, minerais, armes, etc.) ont encore aujourd’hui des effets néfastes et durables sur le paysage politique du pays. Toutes les régions qui ont subi les violences de masse dans les dernières semaines sont des zones stratégiques pour la culture et le trafic de la cocaïne. Également, on note la présence croissance et de plus en plus agressive des différents cartels mexicains sur le territoire colombien. Par exemple, le village de Simaniego est un point très important pour la sortie de cette drogue vers le Pacifique, en plus de sa proximité avec la frontière de l’Équateur.

Plus alarmant encore, la plupart des zones touchées par les massacres sont Antioquia, Cauca, Nariño, Norte de Santander et Putumayo avec plus de 72% des massacres. Les attaques aux défenseur·es des droits humains, aux femmes, aux autochtones, aux populations afrodescendantes, aux collectifs LGBTIQ+ sont aussi beaucoup plus marquées dans ces régions. De plus, les lieux où se produisent les massacres sont intimement liés aux tentatives de répondre à un changement structurel impulsé par l’accord de paix signé à La Havane en 2016, soit la substitution des culture de coca. Une responsabilité que le gouvernement colombien n’a pas assumée, faisant retomber le poids sur les communautés locales.

Pourtant, le 26 septembre 2020 marquera les 4 ans de la signature de l’accord de paix conclu entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc-ep), une guérilla marxiste-léniniste fondée en 1964 et une force clé dans le conflit armé contemporain. Cependant, cet accord n’a pas mis fin aux violences de masse : selon le parti politique Farc, créé en 2017, ce sont 225 personnes ex-combattantes qui ont été tuées depuis 2016.

Depuis la signature de l’accord de paix, l’insécurité règne et les territoires sous le contrôle des Farc-ep sont passés sous le joug de diverses organisation narco-paramilitaires, criminelles ou encore, sont dominés par l’ELN, une des dernières guérillas toujours actives. Ces groupes, dans plusieurs régions du pays, occupent le vide administratif et politique que laisse l’État. Ce sont ces groupes qui décident maintenant de la vie et de la mort sur ces territoires.

Durant le confinement – toujours en cours en Colombie – les différents groupes ont « administré » les mesures sanitaires imposées par le gouvernement en menaçant de mort toute personne enfreignant les règles. La Covid-19 n’a donc pas contribué à un apaisement des violences : au contraire, on assiste clairement à une reconfiguration des luttes armées et criminelles dans le pays. À quatre ans de l’entente historique signée à La Havane, j’aurais aimé écrire des mots d’espoir et de réconciliation, mais les violences ne font que s’intensifier. En Colombie, la communauté internationale a échoué.

Le texte, légèrement édité, a d’abord été publié sur priscyllanctil.com

Illustration : Semana

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